Générations nuances

A 20 ans comme à 60, on aime la Suisse

Dans une Europe en crise, le système politique suisse est perçu comme moderne, bien adapté aux changements. Il a un rôle fédérateur dans un monde soumis de plus en plus à la pluralisation des valeurs, dont le féminisme

A partir de 2035, les électeurs de plus de 60 ans seront majoritaires. Logiquement, ils pourraient donc imposer leurs vues à la population active. Faut-il s’en inquiéter comme Avenir Suisse, le laboratoire d’idées de l’économie, qui propose d’accorder le droit de vote aux enfants, ou plutôt à leurs parents, pour éviter une forme de «gérontocratie»? Les plus de 60 ans votent-ils si différemment des plus jeunes? Non. «Il est très rare que les préférences politiques exprimées par les jeunes soient différentes de celles de leurs aînés. La vraie différence tient à la participation, deux fois moins élevée chez les 18-30 ans. Plus on vieillit, plus on vote. La compétence, acquise par le cycle de vie, et la motivation sont les deux leviers du vote», dit Pascal Sciarini, professeur de sciences politiques à l’Université de Genève.

Hormis sur les questions de santé et peut-être sur le RBI, le conflit de génération n’existe donc pas dans les urnes. Un chiffre pour l’illustrer? Le fort attachement à la Suisse, tous âges confondus. Dans notre enquête en ligne réalisée auprès de 1206 personnes, certes plus représentatives de notre lectorat que de l’ensemble de la population, cet attachement est quasiment soviétique: plus de 85%.

Notre enquête #GénérationCH

Le Temps a lancé au printemps une enquête sur les modes de vie et de pensée, 85 questions auxquelles 1206 internautes ont répondu. Retrouvez chaque jour de cette semaine une thématique du questionnaire accompagnée d'analyses et de témoignages. Aujourd'hui: troisième volet.

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Mais l’on retrouve cette même forme d’adhésion dans l’enquête «Génération What» menée dans douze pays européens: les jeunes Suisses sont parmi les plus satisfaits du monde dans lequel ils vivent. Mais ils le sont moins que la catégorie des 40-49 ans. Cet attachement est à la fois utilitariste (bien être de vie, santé économique, capacité à se réaliser) et culturel (démocratie directe, services publics et administration qui fonctionnent, élites politiques de proximité et peu entachée par les scandales ou la corruption). «Il n’y a pas de culture homogène en Suisse, on y parle plusieurs langues, le mode d’habitat est très différent d’une région à l’autre, de la montagne à la ville, mais l’identité s’est forgée sur le ralliement politico-administratif», poursuit Pascal Sciarini.

Dans une Europe en crise, la Suisse est perçue comme un îlot et sa démocratie vécue comme un instrument de proposition, de correction et de contrôle de ses élites - d’où une confiance dans les institutions plus forte que dans le reste de l’Europe. C’est aussi une soupape de sécurité: l’expression des rancœurs se manifeste dans les urnes plutôt que dans la rue, par des grèves ou des conflits sociaux violents.

Le féminisme ou les féminismes

Mais qu’en est-il des autres valeurs? Par exemple, l’égalité hommes/femmes? Acquise en droit et en principe, elle ne l’est pas dans les faits, pour une majorité de nos sondés. Les plus jeunes estiment que pour la faire advenir, la première chose à faire est de lutter contre le sexisme (39%), faisant ainsi émerger la question des rôles et des genres. Dès 30 ans, c’est l’inégalité salariale qui choque le plus (45%).

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Peut-on être pour l’égalité, sans se considérer comme féministe? Oui même s’il existe une corrélation. 65% des 20-39 ans se considèrent féministes contre 58% des 40-49 ans. Le score le plus élevé (70%) s’observe chez les 50 ans et plus, qui entendent le mot dans son sens historique, celui d’une émancipation par l’acquisition de droits successifs. Pour les plus jeunes en revanche, le mot recouvre tellement de réalités qu’il est difficile de s’en réclamer. Il n’y a pas un féminisme mais plusieurs. Une jeune sondée nous demande par exemple pour quelle raison on oppose féminisme et voile? Pour elle, il n’y a aucune contradiction: c’est sa manière de dire au monde qui elle est. Pour d’autres, le mot féminisme laisse entendre qu’il existerait une catégorie homogène et naturelle, les femmes, alors qu’une Africaine n’a pas le même parcours qu’une Occidentale, une migrante ne partage rien avec une «de souche» et qu’une femme sans formation sera doublement handicapée.

A ce titre, l’idée même de progrès ou d’avancées sociales – qui était l’objectif des baby-boomers – est mise à mal: une femme qui a fait le choix de rester à la maison peut se dire féministe au même titre qu’une autre. C’est la liberté d’être ce que l’on est et de l’affirmer qui a valeur de féminisme. On pense l’individu et toutes ses déclinaisons avant le collectif. D’ailleurs, un des enjeux de celles qui s’en réclament tourne beaucoup autour de la dénonciation du «shame body», cette manière qu’on les autres de juger votre apparence et de décider à votre place de ce qui est bien ou pas.

Plus généralement, comme déjà observé au chapitre des identités, la génération des 20-29 revendique les nuances et a tendance à rejeter les valeurs binaires. D’ailleurs, le principal reproche qui nous a été fait concernait le manque de choix de réponses dans notre questionnaire. «Ce qui caractérise les millénials c’est la pluralisation des valeurs et la diversité des rôles. Même la catégorie homme/femme se réduit au fil des ans», explique Sandro Cattacin, professeur au département de sociologie de l’Université de Genève. Dans ces conditions, il se peut que l’idée même de génération, catégorie censée être homogène, représentative et définie, donc rapidement sujette à caricatures, leur soit étrangère.


«Il y encore des endroits où on est regardées comme de la viande»

Loubna, 25 ans, vient de terminer ses études en marketing et communication et travaille à la Confédération, à l’Office fédéral de l’énergie. Selon elle, dans le monde professionnel, en sport et en boîte, les femmes souffrent encore souvent d’attitudes dégradantes.

«A la question êtes-vous féministe?, j’ai d’abord eu une hésitation. Car, pour moi, le féminisme date de la génération de ma mère où les femmes se battaient pour divers droits, notamment la liberté sexuelle. Cet aspect me semble acquis aujourd’hui. Par contre, dans le travail, chaque fois que je défends ma position avec conviction, on me demande de me calmer en souriant, style: «c’est quoi cette hystérique?». J’en ai parlé à mes amies, elles sentent aussi cette condescendance quand elles montent le ton. Sans compter que dans le privé, les salaires ne sont toujours pas égaux. Pour être cheffe, il faut une telle force de caractère! Peu d’hommes aiment être en concurrence avec une femme. Pour eux, elle n’est pas à sa place.

L’égalité des tâches ménagères? Chez nous, on a connu une situation particulière. Mon père était indépendant, mais il a arrêté son activité avant sa retraite. Comme ma mère a fait carrière, il était en charge du foyer. Ça n’a pas été toujours facile pour lui de ne plus gagner de salaire. D’ailleurs, il ne l’a pas vraiment dit dans son pays, en Tunisie. Pour nous, c’était ok.

Je vois encore souvent les filles se faire regarder comme des objets. Au fitness, c’est dingue, d’ailleurs beaucoup de filles n’y vont plus pour cette raison. En boîte aussi, avec ce sommet du cliché: «Je peux t’offrir un verre?» Pitié! Et, dans la rue, c’est pareil, en Tunisie surtout, mais aussi ici. Ça paraît fou, mais aujourd’hui on est de nouveau obligées de rappeler à certains hommes, surtout quand ils sont en groupe, qu’on a une âme, une identité, qu’on n’est pas qu’un bout de viande! D’ailleurs, j’ai dit plus haut que la liberté sexuelle était acquise, mais si une jeune femme multiplie les partenaires, elle sera plus facilement considérée avec mépris qu’un homme dans la même situation. Au final, je réalise qu’il y a encore beaucoup à faire pour être égaux!»

Propos recueillis par Marie-Pierre Genecand


«Dans l’absolu, je serais pour la disparition des religions»

David, Lausannois de 20 ans, étudie la médecine à l’UNIL. Il est actuellement animateur en EMS dans le cadre de son service civil. Convaincu que les religions sont par essence liberticides, il estime qu’aucun signe religieux ne doit s’afficher dans l’espace public.

«J’ai grandi dans une famille protestante et j’ai confirmé autour de mes 15 ans. C’est après que j’ai réalisé que le dieu auquel je croyais m’avait été imposé par mon milieu. Je suis opposé à toute présence religieuse dans l’espace public, car, par définition, les religions sont restrictives et archaïques. Regardez ce qu’il se passe avec les homosexuels et la pratique de l’avortement dans certains états conservateurs des Etats-Unis. Si une famille appartenant aux Témoins de Jéhovah refusait une transfusion sanguine à leur enfant mourant, il faudrait passer outre.

Je condamne le voile, mais si l’interdire revient à priver une femme d’éducation, alors je l’accepterai. Je ne me sens pas menacé par l’Islam intégriste et les attentats, qui sont l’œuvre d’une minorité. Bien que je ne cautionne pas la provocation gratuite, je pense qu’il est important que les journaux comme Charlie Hebdo puissent publier des caricatures du prophète au nom de la liberté d’expression. Si Dieu ou les prophètes -musulmans, juifs et chrétiens- sont si grands, alors ils ne craignent rien.

Je suis contre les établissements religieux, mais je suis pour l’enseignement des religions sous un regard critique. Notre culture est fondée sur cette histoire. Cela dit, je considère que ce n’est pas à l’État de payer le fonctionnement des églises, comme c’est le cas dans le canton de Vaud avec l’Église protestante, même si les pasteurs remplissent aussi des fonctions sociales. Dans l’absolu, je serais pour la disparition des religions.»

Propos recueillis par Marie-Pierre Genecand


«Je rêve d’une Suisse qui se construit sur son capital humain»

Giulia, 23 ans, diplômée universitaire, aimerait une Suisse qui avoue sa peur et voit plus grand.

«Je ne me fais pas de souci pour l’avenir, parce que j’essaie de ne pas l’imaginer. Les projections qui circulent dans notre culture accablent toujours un peu plus les épaules de ma génération. Ce qui me cause du souci, c’est la peur qui alimente les discours politiques et médiatiques quant aux besoins de l’économie. Ce qui m’inquiète, c’est lorsque je lis que le marché du travail n’aura peut-être pas de place pour moi, même si j’ai tout fait juste, même si j’ai toujours visé et atteint les meilleurs résultats à l’école et à l’université. Ce qui me révolte, c’est de réaliser seulement maintenant, maintenant que je sors des rails de l’éducation traditionnelle, que je ne me sens pas très éduquée. Que le système dans lequel j’ai grandi s’est tu sur les questions qui me taraudent, et qui taraudent tous ceux qui veulent bien l’avouer. Qu’est-ce que le capitalisme? Et la démocratie? Quelles sont mes valeurs? Quelle est ma valeur? Pourquoi, en ayant atteint chaque borne du chemin que je croyais le meilleur, je me retrouve à devoir tout apprendre?

Je suis une privilégiée, à moitié troisième génération d’immigrés italiens et à moitié suisse, j’ai passé sept ans de plus que mes parents sur les bancs d’école. M’éduquer. Pour devoir tout réinventer. J’aime la Suisse, et ma mentalité est profondément helvétique, quoi que cela signifie, ses défauts et ses qualités, je les reconnais en moi. La peur de l’autre, la valorisation de la sécurité, la prudence face au changement. Mais une seconde, j’aimerais rêver d’une petite Suisse qui voit grand. Qui n’aurait pas peur d’être à l’avant-garde. Qui serait capable d’éduquer ses citoyens si manipulables face aux affiches électorales. Qui construirait sa valeur non seulement sur la technologie, les institutions et la finance, mais aussi sur son capital humain. Qui oserait avouer sa peur.»

Propos recueillis par Catherine Frammery

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