interview

L’écospiritualité pour sauver la planète

Un chrétien orthodoxe suisse propose une réponse spirituelle à la crise écologique. Objectif: retrouver l’unité perdue entre l’être humain et la nature

Les écogestes et les lois vertes ne suffiront pas à sauver la Terre. La crise écologique ne peut être résolue que par une resacralisation de notre relation à la nature. C’est la thèse développée par le chrétien orthodoxe suisse Michel Maxime Egger, également lobbyiste dans une ONG pour le développement durable et des relations Nord-Sud plus équitables, dans un livre* récemment paru. Rencontre.

Le Temps: Dans votre livre, vous proposez des repères pour une «écospiritualité». De quoi s’agit-il exactement?

Michel Maxime Egger: C’est une approche qui vise à retrouver l’unité perdue entre l’être humain et la nature. Les racines de la crise écologique sont économiques, politiques et éthiques, mais aussi spirituelles, psychologiques et culturelles. Ma conviction est que des écogestes au quotidien et des conférences internationales sur l’environnement ou le climat ne suffisent pas pour obtenir les changements qui s’imposent. La crise écologique touche aussi notre vie intérieure, elle affecte tout notre être, elle n’est pas seulement au-dehors, mais aussi au-dedans de nous. Rien ne peut véritablement changer tant que nous n’opérons pas une transformation intérieure susceptible de nous faire revisiter nos modes de vie.

– Quelles sont les origines de la crise écologique actuelle selon vous?

– Elles remontent au paradigme de la modernité occidentale, qui est apparu à la fin du Moyen Age. L’ensemble des modes de représentation de la nature, de l’être humain et de Dieu a changé à ce moment. Dieu a été expulsé hors de la nature, dans une transcendance plus ou moins inaccessible. Une vision dualiste a commencé à prédominer. La nature, jusque-là habitée par une dimension divine, est devenue purement matérielle et mécanique. Cette chosification de la nature a conduit à la considérer comme un stock de ressources à exploiter. Désacralisée, elle est devenue extérieure à l’être humain.

La vision ternaire de l’être humain, corps, âme et esprit, a laissé la place à une vision purement psychosomatique, incluant uniquement le corps et l’âme. La modernité a privé l’homme de sa dimension spirituelle. Quant à Dieu, il a été considéré comme le grand horloger, l’architecte. Un Dieu fonctionnel, en somme.

– La faute à l’anthropocentrisme?

– Oui. L’être humain est devenu la mesure de toute chose. La modernité a engendré un humanisme très horizontal.

J’aimerais ajouter que la crise écologique est aussi une crise de la connaissance. La modernité a exalté la raison comme mode souverain de connaissance. Tout ce qui relevait de la connaissance intuitive, symbolique ou spirituelle a été dévalorisé au profit du rationalisme et de la techno­science. L’invisible a été réduit au visible, le visible au matériel, le matériel au marchand et à l’économique.

Ce processus a abouti à la croyance en une croissance illimitée. Ce système fonctionne si bien qu’il résiste à toutes les crises, à toutes les critiques. Il repose sur une forme de captation, de manipulation et d’exploitation des ressorts les plus intimes de l’être humain, à savoir notre puissance de désir et la peur du manque. Le système capitaliste capte notre désir d’absolu et nous fait croire qu’il va pouvoir être satisfait par des biens matériels. Il nous fait également croire qu’il va nous libérer de notre peur du manque par l’accumulation de biens et d’argent.

– Quelle est la responsabilité du christianisme dans cette crise?

– Le christianisme a indéniablement participé à la désacralisation de la nature. Une certaine conception de Dieu a fortement accentué la séparation entre l’incréé et le créé. Une théologie anthropocentrique, selon laquelle seul l’être humain est à l’image de Dieu, l’accent mis sur la transcendance de Dieu, la méfiance devant le corps ont fait de la nature uniquement le décor ou le théâtre de l’histoire du salut.

Nombre d’écologistes, de philosophes et même de théologiens ont d’ailleurs accrédité une vision négative de la tradition judéo-chrétienne dans son rapport à la nature. Ils s’appuient notamment sur un article de l’historien américain Lynn White, paru en 1967 dans la prestigieuse revue Science. Cet article a eu beaucoup de retentissement. En se fondant sur le verset de la Genèse qui intime aux hommes l’ordre de soumettre et de dominer la terre, Lynn White a démontré que le christianisme porte un lourd fardeau de responsabilité dans la crise environnementale. Il a raison. Mais il convient de nuancer cette critique. Je préfère parler d’une ambivalence du christianisme. Sa responsabilité est indirecte. Et il y a dans le christianisme des promesses écologiques qui n’ont pas encore été réalisées, et qu’on trouve en partie dans la tradition orientale.

– Justement, vous proposez de fonder une écospiritualité à partir de la tradition orthodoxe. Qu’est-ce que cette tradition peut offrir de plus que le catholicisme ou le protestantisme?

– La tradition orthodoxe n’a pas connu la révolution des Lumières, elle est restée fidèle aux Pères de l’Eglise, dont certains aspects peuvent s’avérer précieux aujourd’hui. La tradition orthodoxe valorise un mode de connaissance contemplatif et mystique par l’union de l’intellect et du cœur. Elle offre une théologie de la sacramentalité du monde.

Un théologien comme Maxime le Confesseur (vers 580-662) dit qu’il y a une empreinte du divin dans chaque plante, animal, être humain, qui détermine son identité et sa finalité. La théologie des énergies divines de Grégoire Palamas, qui a vécu au XIVe siècle, explique que Dieu rayonne par ses énergies. Toute la création est pénétrée par ces énergies divines, et est en chemin vers son épanouissement. L’être humain a un rôle à jouer. Il doit accompagner la nature vers sa transfiguration, et il ne peut le faire que par sa propre transfiguration. L’approche orthodoxe présente des analogies avec la tradition mystique de l’islam, le bouddhisme, l’hindouisme. Si l’on veut développer les promesses écologiques du christianisme, il est nécessaire d’entrer en dialogue avec les autres religions et la science.

– La réaffirmation de la dimension sacrée de la nature ne mène-t-elle pas à l’idolâtrie de celle-ci?

– Réenchanter la nature ne signifie pas l’absolutiser. Il s’agit de réaffirmer la dimension sacrée de la nature pour sortir du matérialisme, sans toutefois tomber dans le panthéisme, qui considère que la nature est Dieu. Cette conception conduit en effet au danger d’idolâtrer la nature. La tradition chrétienne postule qu’il y a une altérité entre le divin et le créé, ce qui permet d’éviter de tomber dans ce piège.

– Que pensez-vous de l’implication des Eglises chrétiennes dans l’écologie?

– Elle n’est pas très avancée. Les Eglises ont pris conscience du problème dans les années 70, donc assez tardivement, et beaucoup reste à faire pour que la théologie s’incarne dans la pratique. Mais il existe plusieurs initiatives qui vont dans le sens de l’écospiritualité. Par exemple, dans le Gard, les sœurs du monastère de Solan ont décidé de vivre en synergie avec la terre et de pratiquer une agriculture biologique. Le Réseau des écosites sacrés, créé en 2010, propose de relier des communautés et des sites de traditions spirituelles différentes autour de la question écologique.

– Concrètement, que propose l’écospiritualité?

– Elle appelle à un changement de paradigme. Afin que les écogestes ne soient plus un effort mais deviennent un mode d’être, nous avons besoin d’une sagesse pratique qui nous aide par exemple à habiter à nouveau notre corps. Cela suppose un travail d’unification intérieure, l’adoption de valeurs que l’on peut qualifier de féminines, à savoir le respect, la douceur, l’humilité, la gratitude, le repentir, la sobriété, la justice, le dialogue, la compassion, l’amour, la fraternité. Il faut retrouver de toute urgence ces qualités en chacun de nous, car elles constituent autant d’antidotes aux valeurs masculines, telles que la compétition, l’intelligence analytique, la rationalité abstraite, la domination, l’esprit de conquête, promues par le paradigme anti-écologique et patriarcal de la modernité occidentale.

– Votre programme est-il réaliste? D’une part, le capitalisme imprègne désormais profondément notre vision du monde. D’autre part, comment la révolution spirituelle que vous appelez de vos vœux peut-elle advenir dans un Occident sécularisé, où la déchristianisation se poursuit à un rythme accéléré?

– Il est évident que les changements auxquels j’aspire ne peuvent pas se décréter par un acte politique qui imposerait un totalitarisme écologique.Mais tout de même, si nousne faisons rien, nous allons dans le mur. On sait aujourd’hui que si tout le monde consommait comme un Américain, il nous faudrait 6,8 planètes pourcouvrir nos besoins. Des études estiment à environ 25% la part de la population occidentale qui est prête à un changement de paradigme. Celui-ci est en cours dans de nombreux domaines. Mais il est vrai que, pour le moment, on en reste à une juxtaposition de démarches individuelles et d’initiatives locales. Le défi est d’arriver à fédérer ces émergences pour leur donner un poids capable de provoquer un changement systémique.

* «La Terre comme soi-même. Repères pour une écospiritualité», Ed. Labor et Fides, 322 p.

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