Collections particulières (2)

Hubert Duprat et le grand livre des trichoptères

L’artiste français est connu pour son travail précieux avec des larves architectes. Curieux insatiable, il a réuni tout le savoir possible sur ces insectes

Que collectionne Hubert Duprat? Et d’abord, collectionne-t-il? Plus d’un collectionneur veut échapper à cette définition, refusant d’être à son tour étiqueté comme il étiquette ses papillons ou ses montres rares. Hubert Duprat y parvient assez bien. Mais pas assez pour nous faire renoncer à enrichir de son portrait cette série sur les collectionneurs.

Certes, l’artiste français n’est pas un collectionneur de trichoptères, ces insectes dont les larves aquatiques se construisent des fourreaux avec ce qu’elles trouvent autour d’elles. Cette image l’a quelque peu poursuivi parce que les musées, dont le Mamco de Genève, ont exposé le fruit de sa collaboration avec ces petites bêtes. Les larves devenaient objets d’émerveillement quand elles utilisaient pour fabriquer leur étui protecteur des paillettes d’or et des pierres semi-précieuses que l’artiste mettait à leur disposition dans leur aquarium.

En fait, Hubert Duprat collectionne les savoirs. C’était tout à fait clair dans l’exposition originale qu’était La Dernière Bibliothèque, à LiveInYourHead, l’espace curatorial de la Haute Ecole d’art et de design Genève au début de l’été. Les étudiants et leur professeur Christian Besson s’étaient emparés de l’incroyable banque de données qu’il a réunie, consacrée aux trichoptères, ou plutôt à l’histoire de leur connaissance. «La nature ne m’intéresse pas, c’est plutôt l’histoire naturelle, la pensée que les hommes ont produite sur elle», résume l’artiste, rencontré au milieu de cette exposition où l’on voyait bien que le savoir s’aborde, se classe et se présente selon mille et une manières. C’est là, au milieu des vitrines d’articles, des étagères de livres, des planches d’entomologie, des bacs de documents reclassés selon les notions les plus diverses par les étudiants, documents provenant des domaines scientifique, historique, mais aussi artistique ou populaire, qu’il a bien voulu nous confier un peu de son parcours. Aimablement mais à la hâte, bien plus pressé d’aller chiner aux puces avant de quitter Genève.

Hubert Duprat nous a donc raconté comment, enfant de la campagne, il explorait tout ce qui était à sa portée et avait ainsi découvert des outils préhistoriques sur les terres familiales. S’étant ainsi pris de passion pour l’archéologie, au point d’obtenir, tout jeune homme, un prix pour son inventaire des poteries sigillées de l’Agenais.

Les trichoptères sont venus à peine plus tard. Curieux invétéré, Hubert Duprat en élevait pour les étudier. C’est en s’intéressant à la géologie et en fréquentant des orpailleurs au bord de l’Ariège qu’il a eu l’idée de leur donner des paillettes d’or. «Je savais qu’au XIXe siècle déjà, des savants leur avaient fourni des matériaux pour mieux les observer», précise-t-il. Parmi ces grands naturalistes dont notre autodidacte a dévoré les écrits, le Genevois François-Jules Pictet est considéré comme le fondateur de la connaissance moderne de ces insectes, publiant en 1834 Recherches pour servir à l’histoire et à l’anatomie des phryganides. Il y aura aussi plus tard le naturaliste aveyronnais Jean-Henri Fabre qui, dans ses Souvenirs entomologiques (Paris, 1902), raconte sur des pages, en poète qu’il était également, les ­modes de construction de la phrygane, un autre des nombreux noms de l’insecte. C’est par économie plus que par bibliophilie qu’Hubert Duprat a commencé à acquérir des ouvrages anciens, les photocopies en bibliothèque étant tout simplement ruineuses. Désormais, il offre même peu à peu ces textes sur le site trichoptere.hubert-duprat.com.

Hubert Duprat n’a pas tout de suite appréhendé ses expériences avec les trichoptères sous l’angle artistique. Il a plutôt envisagé quelques profits en joaillerie et déposé un brevet pour sa trouvaille, en 1983. Le travail qui lui importait alors était photographique, reproduisant les images de l’extérieur projetées sur les murs de l’atelier par une camera obscura. L’artiste ausculte la façon dont les choses se façonnent, se conçoivent. Souvent, il défait, casse pour rassembler, recomposer. Le terme de marqueterie, d’ailleurs attribué à une série d’œuvres, revient souvent dans les présentations de son œuvre. Ses sculptures sont ainsi de magnifiques actualisations de l’ancienne collaboration entre arts, sciences et artisanat.

En fait, les étudiants de la Head ont traité sa bibliothèque de trichoptères comme l’artiste le corail, les galets d’hématite ou encore les silex. Ils se sont emparés de cette matière et l’ont fait vivre aux regards des visiteurs. Et Hubert Duprat a tant apprécié ce retournement de situation qu’il projette de continuer l’expérience. Il n’y a pas à dire, voilà un collectionneur pas comme les autres, heureux qu’on dérange sa collection!

L’artiste ausculte la façon dont les choses se façonnent, se conçoivent

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