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«Notre mémoire est farcie de faux souvenirs»

Neuropsychologue à l’Université de Genève, Martial Van der Linden explique pourquoi certains épisodes de la vie restent dans la mémoire et d’autres sont éjectés

Le Temps: Parfois, nous nous fabriquons des souvenirs sur la base de photos de famille. Nous croyons nous rappeler du moment illustré, alors que nous l’avons seulement reconstruit dans notre tête, à force de revoir l’image…

Martial Van der Linden: Avant toute chose, il est important de préciser que, s’agissant de mémoire, il n’existe pas de vérité. Tous les souvenirs sont des reconstructions, notre mémoire est farcie de faux souvenirs, de choses que nous sommes pourtant certains d’avoir vécues – c’est d’ailleurs la source de bien des problèmes de couple. Prenons un exemple: invité à un mariage, vous vous éclipsez pour fumer une cigarette. En votre absence, l’oncle Gilbert se met à danser sur une table en chantant des chansons paillardes. Lorsque vous revenez, l’incident est terminé, mais on vous le raconte et, sur le moment, vous visualisez parfaitement la scène, vous en riez, etc. Quelques années plus tard, vous en parlerez comme si vous y étiez, en disant: «Et puis il y a eu ce moment incroyable, quand l’oncle Gilbert est monté sur la table…» Et là, votre conjoint vous dira: «Mais tu ne peux pas t’en rappeler, tu étais sorti fumer!»

Alors, qu’est-ce qu’un souvenir?

Pour résumer, je vais prendre un autre exemple: vous êtes-vous brossé les dents ce matin? Si oui, alors vous êtes sans doute capable, au moment où je vous le demande, de vous rappeler la scène et tous les détails qui vont avec, les bruits, les odeurs, les circonstances plus larges de ce brossage de dents. Se brosser les dents est un geste auquel on accorde en général peu d’importance. Pourtant, ces moments entrent automatiquement en mémoire, c’est ce qu’on appelle la mémoire épisodique. Elle sert principalement à ne pas refaire sans cesse les mêmes choses, par exemple se brosser les dents toutes les heures parce qu’on a oublié l’avoir déjà fait.

Mais cette mémoire ne dure pas. Si je vous demande de vous rappeler de votre brossage de dents de mardi passé, il y a peu de chances que vous puissiez le faire. Ces éléments stockés automatiquement disparaissent en principe après un ou deux cycles de sommeil. Sauf si l’événement est significatif pour vous, qu’il s’inscrit logiquement dans un système de valeurs ou de croyances, qu’il vient renforcer un aspect de la personnalité, ou qu’il correspond à des objectifs personnels. Nous nous rappelons à long terme des événements qui font sens pour nous, en regard de notre identité. Cela s’appelle la mémoire autobiographique.

Comment expliquer alors que des pans entiers de notre histoire personnelle puissent disparaître de notre mémoire?

Nous changeons. Notre personnalité évolue, notre système de valeurs n’est pas stable dans le temps. La mémoire autobiographique est un processus sélectif qui ne garde que ce qui fait sens pour notre identité du moment. Pour ma part, les périodes de ma vie dont j’ai le moins de souvenirs correspondent à des moments de grands boulever­sements personnels.

L’amnésie infantile, cette incapacité à se remémorer des événements avant l’âge de 4-5 ans, peut-elle s’expliquer de cette manière?

Il s’agit d’un phénomène encore mal compris, mais l’une des interprétations consiste en effet à dire que, si les petits enfants ont bien une mémoire épisodique – et elle est phénoménale –, il leur manque la conscience de leur identité et un système de valeurs pérenne pour que les événements se fixent dans leur esprit et puissent être rappelés consciemment. Il semble que le développement cérébral ne permette l’émergence d’une forme de conscience qu’aux alentours de 5 ans, et cela coïncide généralement avec les premiers souvenirs.

Que deviennent ces éléments de la mémoire épisodique qui ne passent pas en mémoire autobiographique? Sont-ils stockés quelque part? Peuvent-ils être rappelés si l’on s’y exerce?

Une expérience réalisée il y a quelques années sur des patients souffrant de troubles de la mémoire a montré que c’était le cas, en partie. Ces patients ont été équipés d’une «SenseCam», un petit appareil photo accroché à la poitrine qui prend automatiquement des images. Par exemple, un patient est incapable de se rappeler intentionnellement avoir visité une exposition. En revanche, il suffit de lui montrer une image de cette exposition prise avec sa SenseCam, c’est-à-dire de son propre point de vue, pour que remonte le souvenir de la visite, en même temps que d’autres détails contextuels. Plus l’on expose la personne à cette image, plus le souvenir se fixe durablement dans son esprit. Le commentaire de l’image, le fait d’en parler, aussi, contribue à pérenniser le souvenir.

Cela nous ramène aux images de la petite enfance: le fait d’être exposé à l’image d’un événement vécu peut donc faire remonter des souvenirs perdus!

En principe, plus l’indice de récupération est proche de la manière dont le souvenir a été encodé, plus ce dernier remontera facilement. Une image prise à hauteur d’enfant, de son propre point de vue, sera davantage susceptible de faire ressurgir le souvenir du moment et de son contexte qu’une image prise d’en haut, du point de vue de l’adulte.

Avec le numérique, nos enfants disposent de plus d’images de leur petite enfance que les générations précédentes. En auront-ils des souvenirs plus clairs?

Cela ne me paraît pas improbable mais, pour l’instant, rien ne permet de le démontrer.

Qu’en est-il de l’oubli, ce tri que nous faisons dans nos souvenirs? A-t-il une fonction que nous sommes en train de mettre en péril?

Bien entendu, l’oubli a une fonction. Nous gardons en mémoire ce qui consolide nos croyances et nos valeurs. Ce tri a pour fonction de nous stabiliser. Mais cela a un coût: non seulement nous ne pouvons pas tout garder en mémoire mais, en plus, nous avons tendance à déformer nos souvenirs pour qu’ils se plient à nos besoins autobiographiques.

Nous développons aujourd’hui des solutions technologiques qui, justement, cherchent à palier ces «coûts», veulent rendre la mémoire infinie et extrêmement fiable. Y a-t-il un risque?

Peut-être celui de l’encombrement. La quantité de souvenirs que l’on pourrait récupérer de façon automatique serait susceptible de venir brouiller ce travail de consolidation par l’oubli, qui structure notre identité. Mais évidemment, ce n’est qu’une hypothèse, et nous n’en sommes pas encore là.

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Martial Van der Linden

Neuropsychologue à l’Université de Genève

«L’oubli a une fonction. Nous gardons en mémoire ce qui consolide nos croyances et nos valeurs. Ce tri a pour fonction de nous stabiliser»
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