Hawaii (2)

Hawaii, une île occupée

Bien qu’Hawaii soit devenu le 50e Etat américain en 1959, des Hawaiiens de souche contestent la légalité de l’annexion du territoire en 1898. L’un d’eux, David Keanu Sai, docteur en droit, a saisi la Cour permanente d’arbitrage et la Cour pénale internationale

Sur la terrasse du ranch de son cousin, qui surplombe les eaux turquoise de la baie de Kailua, sur l’île d’Oahu, David Keanu Sai est intarissable. Le verbe est précis, méthodique. Son accent américain est teinté des couleurs chaleureuses d’Hawaii. Né en 1964, cinq ans après l’accession de l’archipel au statut de 50e et plus jeune Etat des Etats-Unis, il a eu une jeunesse très américaine. Puis, un jour de 1984, sa tutu, sa grand-mère en hawaiien, sur le point de mourir, lui a lâché: «Apprends ta généalogie. Après cela, tu sauras qui tu es et ce que tu devras faire.» Ce fut un tournant. Jusqu’ici, David Keanu Sai ne s’était jamais trop posé de questions sur l’histoire profonde d’Hawaii. Sa quête identitaire commence. Il se plonge dans les archives. Il apprend que son arrière-grand-père, William Kuakini Simerson, fut un ali’i, un grand chef au sein du Royaume d’Hawaii. «J’ai soudain découvert mes ancêtres. Quand j’ai vu ce qui s’est passé ici, j’ai radicalement changé ma perception de l’archipel. J’ai décidé de quitter mon poste de capitaine d’infanterie au sein de l’armée des Etats-Unis. Je m’étais manifestement trompé de pays.» Trompé de pays? L’aveu surprend.

«Ce fut un dur réveil», avoue David Keanu Sai. Pour comprendre son revirement, il suffit de lire le titre de sa thèse de doctorat, défendue en décembre 2008: «L’occupation américaine du Royaume d’Hawaii: début de la transition d’un Etat occupé à un Etat restauré.» Occupation, vraiment? Docteur en droit, spécialisé dans les relations internationales, il brandit divers documents qui étayent ses propos. Dont une lettre par laquelle il a saisi la Cour pénale internationale (CPI) au titre d’ambassadeur extraordinaire du gouvernement provisoire formé par nécessité pour contester «l’occupation prolongée et il­légale du Royaume d’Hawaii par les Etats-Unis». Le gouvernement provisoire existe bien, mais sa composition reste secrète. Le 18 juillet dernier, la CPI explique dans un courrier du chef de l’Unité des informations et des éléments de preuve, M. P. Dillon, que «les ­allégations ne semblent pas relever de la compétence de la cour», mais précise que «la décision de ne pas poursuivre l’analyse pourra être revue si de nouveaux faits ou éléments de preuve fournissent une base raisonnable de croire que les allégations relèvent de la compétence de la cour». La question cruciale soulevée par la CPI est celle de la continuité du Royaume d’Hawaii. Jamais à court d’arguments, David Keanu Sai est déjà en train de préparer la riposte.

Les conséquences juridiques de la présente situation, expli­que-t-il, sont potentiellement ­graves. «Si nous nous référons à la IVe Convention de Genève, les Etats-Unis sont passibles de poursuites pour crime de guerre en ­occupant un territoire qui ne leur appartient pas et en y collectant même des impôts. Le Royaume d’Hawaii a une Constitution (1864), appliquait la séparation des pouvoirs et était pacifique.»

Les Etats-Unis, estime le docteur en droit, n’ont jamais établi un traité international qui valide l’annexion d’Hawaii. «Le Congrès a passé une loi dans ce sens le 4 mai 1898, après la guerre his­pano-américaine. Mais les lois adoptées par le Capitole ne sont pas des traités internationaux. L’annexion est illégale», argumen­te David Keanu Sai. Le quadragénaire s’étonne que les Etats-Unis, qui se sont fait les chantres de l’autodétermination des peuples, aient pu agir ainsi. «Pour moi, la souveraineté d’Hawaii est intacte. En 1893, date du renversement du Royaume, celui-ci était reconnu par 46 Etats par le biais de traités internationaux. Aujour­d’hui, avec le démembrement de certains empires, ils ne sont plus 46 mais 173. Même la Suisse a ­conclu un traité d’amitié, d’établissement et de commerce.» Le 20 juillet 1864, le roi d’Hawaii ­Kamehameha V parapha le document avec le conseiller fédéral Friedrich Frey-Herosé qui précisait que les Hawaiiens devaient être traités, en ce qui concerne leur personne et leurs possessions, de la même manière que les citoyens d’autres cantons.

Le roi Kamehameha III obtint la reconnaissance d’Hawaii comme un Etat souverain le 28 novembre 1843, par proclamation de la France et du Royaume-Uni. Les Etats-Unis en firent de même le 6 juillet 1844. A partir de 1887 toutefois, une rébellion fomentée avant tout par des citoyens américains, baptisée la Ligue hawaiienne, tenta de renverser la reine Lili’uokalani en instaurant un gouvernement provisoire. Pour éviter tout bain de sang, la reine prit la décision difficile de confier momentanément son pouvoir exécutif au président américain, exigeant toutefois que son autorité lui soit rendue en temps voulu. Méprisant les exigences posées par la reine, le pré­sident américain Benjamin Harrison signa un traité le 14 février 1893 et le soumit au Sénat américain pour ratification, raconte ­David Keanu Sai. Peu après, il perdit les élections face à Grover Cleveland, qui connaissait bien la monarque. Le nouveau président américain retira sans délai le traité des débats du Sénat et mandata un émissaire, James Blount, qui établit un rapport sans équivoque: l’Amérique eut tort de ren­verser un Etat ami. Mais, en 1897, alors que la reine Lili’uokalani était à Washington, le président William McKinley n’en eut cure. Il tenta une nouvelle fois de soumettre un traité d’annexion au Sénat. La reine proteste. En vain. La pétition de 21 000 Hawaiiens contre l’acte d’agression des Etats-Unis n’aura aucun effet.

«C’est là que commença l’endoctrinement, relate David Keanu Sai, qui présente un cahier intitulé «Exercices patriotiques dans les écoles publiques sur le territoire d’Hawaii». Pour lui, le fait que l’archipel est devenu le 50e Etat américain en 1959 ne change pas la donne. Ni d’ailleurs l’Apology Bill de 1993, par laquelle le Congrès s’excuse auprès d’Hawaii… Au­jour­­d’hui, l’ambassadeur extraordinaire du gouvernement provisoire hawaiien s’évertue à établir les faits juridiques. Le cas a été largement débattu à la Cour permanente d’arbitrage à La Haye, sans solution toutefois, les Etats-Unis refusant d’y participer. Le quadragénaire juge important désormais d’informer l’opinion publique. Car la quête souverainiste a des implications considérables, notamment en matière de propriété foncière. A qui appartiennent les biens de la royauté? Le docteur Sai a pris conscience des enjeux quand la police l’a arrêté, l’accusant de vol de terre, avant d’abandonner la charge.

Le combat juridique de David Keanu Sai est ardu, mais l’homme est madré. S’il parle de gouvernement provisoire, c’est pour ne pas risquer d’être condamné pour ­trahison par les Etats-Unis. Il juge aussi important de ne pas rallier lui-même le mouvement souverainiste, une lutte politique qu’il laisse à d’autres. Un jour, il appela à New York le conseiller juridique de la mission de Chine, laquelle présidait le Conseil de sécurité de l’ONU. Il tenta d’utiliser le levier de Taïwan pour convaincre Pékin du bien-fondé de sa requête. Un ambassadeur rwandais était aussi prêt, en 2000, à défendre l’affaire devant l’Assemblée générale des Nations unies. Mais, pour David Keanu Sai, c’était prématuré. En 2001, il a même présenté sa thèse à deux généraux de l’armée américaine, qui l’ont poliment écouté.

Pour illustrer la manière dont il perçoit la présence américaine, il évoque le film Matrix, dans lequel joue son cousin Keanu Charles Reeves. «Nous vivons dans un monde virtuel contrôlé artificiellement par les Américains.» L’ambassadeur extraordinaire a cependant un raisonnement qui pousse la logique à son extrême. Selon lui, comme Barack Obama est né à Hawaii, il n’est pas né sur sol américain et n’est donc pas président. «S’il n’a pas cette fonction, il ne peut pas se prémunir de l’immunité diplomatique», relève-t-il en pensant à la saisine de la CPI.

La volonté de restaurer la souveraineté de l’Etat hawaiien ne ­découle pas que d’un combat juridique. Elle est aussi le corollaire de l’émergence d’un nouveau nationalisme né de la «Renaissance hawaiienne», le réveil culturel des années 1970, un mouvement visant à se réapproprier les traditions locales. Des cours d’immersion dans la langue hawaiienne ont été organisés. Politiquement, des Hawaiiens se sont mis à contester les essais nucléaires effectués par les Etats-Unis sur l’île déserte de Kaho’olawe et à occuper les lieux en 1976. Des t-shirts exhibent désormais fièrement des mots en hawaiien. Professeur à l’Université d’Hawaii, Jonathan Osorio incarne ce regain nationaliste. «Au cours de la dernière décennie, j’ai compris que je n’étais pas Américain. Oui, c’était bien d’élire Barack Obama, mais re­gardez ce qu’il fait avec les drones. Il est possible que mes enfants aillent s’établir en Californie ou à New York. Mais ce que je constate dans mes classes, c’est un rejet croissant des Etats-Unis comme modèle de valeurs et de société.» Le professeur est toutefois conscient du danger: «La souveraineté est une chose. Il ne faudrait toutefois pas transformer une situation injuste en quelque chose de tout aussi injuste qui n’intégrerait pas tout le monde.»

La question nationaliste n’est d’ailleurs pas simple. Qui est Hawaiien? David Keanu Sai lui-même relève que son arrière-grand-père avait des ancêtres au New Jersey. Selon le dernier re­censement, les Hawaiiens et habitants originaires d’autres îles de Polynésie représentent 10,1% de la population. Mais, parmi les ­adhérents au mouvement souverainiste, se trouvent aussi des citoyens se revendiquant de deux races et plus (23%). Coauteur d’un livre intitulé The Values of Hawai’i, Craig Howes relève que plusieurs modèles de souveraineté sont défendus. La décolonisation en est un. Elle impliquerait une séparation des Etats-Unis. Créer une nation dans la nation à l’image des Amérindiens en est un autre. C’est ce que propose l’Akaka Bill, une loi proposée par un membre du Congrès, mais qui ne passa pas la rampe. «Une telle solution, prévient Craig Howes, aurait des ­conséquences économiques énormes, notamment en matière de propriété foncière.»

Le gouverneur démocrate d’Hawaii, Neil Abercrombie. le confie au Temps: «En tant que ­réalité politique, le mouvement souverainiste n’est pas un mouvement. Il est sans doute le reflet de frustrations de ceux qui se décrivent comme des Hawaiiens de souche.» Le gouverneur appelle à la raison: «Il est impossible de remonter le temps. Ce que reven­diquent les souverainistes, c’est une vision romancée de la nation hawaiienne. Mais je suis convaincu que les gens peuvent s’adapter aux circonstances actuelles tout en préservant leur identité hawaiienne. Nous travaillons précisément à cela.»

«En vertu de la IVe Convention de Genève, les Etats-Unis sont passibles de poursuites pour crime de guerre en occupant un territoire illégalement»

Publicité