immersion

«Le monde autour de vous n’est pas ce qu’il semble»

«Ingress», un jeu en ligne développé par Google, vous catapulte dans une autre dimension. Il se joue partout, en parallèle du quotidien, de votre lieu de travail à votre musée préféré. Balade avec deux «gamers» lausannois

Le portail est là, flottant entre les deux sphinx du Palais de Rumine. Ses immenses tentacules électromagnétiques frémissent et forment un octogone luminescent de plusieurs mètres d’envergure. A nos pieds, des sphères translucides brillantes se ­répandent paisiblement sur la place de la Riponne. Le son des cloches de la cathédrale est parasité par le bourdonnement des flux d’énergie. Le spectacle est envoûtant. Un ballet incandescent de teintes vertes, violettes, bleues qui tourbillonnent et miroitent sur la façade du bâtiment. Faut-il être inquiet? Admiratif? Ou simplement déguerpir? Les sentiments qu’inspire cette porte trans-dimensionnelle sont contrastés.

Ceci n’est pas une hallucination. C’est une projection in situ du jeu Ingress, subtil hybride de réalité alternée et augmentée. Si la première fait de notre monde sa table de jeu, la seconde lui ajoute une dimension uniquement révélée par la ­magie d’un smartphone, d’une tablette ou de lunettes (bientôt). Entièrement financé et hébergé par Google, via sa start-up Niantic Labs, Ingress nous propulse dans une autre strate du réel à même le pavé des rues.

Révélé au grand public lors du Comic-Con l’année dernière, ce jeu en ligne massivement multijoueur et géolocalisé présente une interface calquée sur Google Maps. A part, bien sûr, que le décor est noir et que portails phosphorescents, objets bizarres et boules lumineuses ont remplacé parkings, hôpitaux et bars branchés. Pour y jouer, il faut télécharger l’application, commander un code d’activation (le jeu étant toujours en phase de test) et être prêt à sortir de chez soi pour pénétrer un monde imaginé par John Hanke, ancien Monsieur «Geo» chez Google. Chou blanc pour les adeptes de l’iPhone, le jeu est uniquement accessible sur les plateformes Android.

Pas couard pour un sou, Le Temps a franchi le Rubicon vers l’autre dimension. S’immergeant, l’espace d’un parcours guerrier, dans la Lausanne d’Ingress en compagnie de deux gamers, les agents Eggprod et Ponsfrilus.

Il est presque 18 h lorsque l’on quitte la quiétude de la Couronne d’Or pour partir à la conquête de la ville. Que va-t-il se passer? Echangeant un regard complice, les deux agents rivaux dégainent leur smartphone. Une voix robotique indique froidement qu’Eggprod vient de faire feu sur le portail de la fontaine des Deux-Marchés. La guerre est déclarée. Sous le nez du commun des ignorants, vous, moi, le chat du voisin, deux factions ennemies, les Illuminés, défendus par Eggprod, et les Résistants, incarnés par Ponsfrilus, luttent pour l’avenir de l’humanité. Voilà, maintenant, vous savez.

Distillées au compte-gouttes par Google au travers de vidéos, textes cryptés et fichiers MP3, les bribes du scénario permettent de deviner qu’il y a quelques mois, une technologie nommée Ingress a fuité d’un laboratoire du CERN (celui du jeu). Planquée dans un portable, une puce électronique estampillée Niantic a révélé l’existence de portails disséminés sur toute la surface du globe. Ces portiques électromagnétiques déversent de la matière exotique (XM) d’origine mystérieuse, probablement le fruit d’extraterrestres, les Shapers. Cette énergie pourrait modifier pensées et comportements humains. Après cette découverte, les hommes se sont divisés en deux factions. Ceux qui pensent que les Shapers conduiront l’humanité vers une évolution bénéfique: les Illuminés, en vert. Ceux qui défendent les hommes de leur arrivée, craignant les possibles mutations générées par l’affluence incontrôlée de l’XM: les Résistants, en bleu. Les équipes se disputent sans relâche la propriété des portails, uniques moyens de contrôler la matière exotique, dans une course très capture the flag. Une tâche digne de Sisyphe puisque, à peine capturé, un portail peut se faire reprendre par l’ennemi. La finalité? Anéantir les efforts de l’adversaire en contrôlant le maximum de territoire grâce aux liens tissés entre les portails. L’échiquier mondial est parsemé de triangles Illuminés et Résistants.

Si le scénario d’Ingress emprunte de nombreux codes à la science-fiction et rappelle l’univers de J. J. Abrams, papa des séries Lost et Fringe, sa spécificité réside dans le fait qu’il se déroule dans notre environnement familier. «Les joueurs doivent se rendre sur les lieux réels pour effectuer des actions qui ont un impact dans l’univers du jeu», commente Frédéric Kaplan, professeur à l’EPFL, à la tête du Laboratoire des humanités digitales. L’espace ­urbain est bouleversé par le virtuel; au joueur d’apprendre à se repérer dans cette toponymie du troisième type.

Rivés sur leurs écrans, Ponsfrilus et Eggprod se disputent à présent le portail du Tunnel. Lorsque l’on s’étonne de trouver autant de ces octogones verts et bleus dans le périmètre, l’Illuminé explique «que chaque statue, fontaine, bâtiment historique, graffiti, bref, tout ce qui se rapporte à l’aspect culturel ou social d’un lieu, est prétexte à portail.» Il lance une bombe et reprend. «Les développeurs du jeu implantent des portails mais les joueurs peuvent aussi en soumettre. A Eclépens, j’ai soumis 21 portails!» rigole le jeune homme entre deux détonations. «En jouant, on découvre des tonnes de choses sur la ville.» Grâce à Ingress, Google sait désormais qu’il y a une pince incrustée dans un pavé de la Riponne. «Il faut réaliser qu’un joueur double son temps pour aller au travail», assure Ponsfrilus, en tentant de ruiner l’entreprise de son ­rival. «Tu adaptes ton parcours, tu pars plus tôt ou alors tu arrives en retard.» La zone d’action est de 40 mètres autour du joueur. Pour gagner, il faut bouger. Beaucoup.

Soudain, l’agent vert se tait, il vient de perdre le Tunnel. «J’aurais besoin de renfort», murmure-t-il en s’éloignant pour amasser de l’énergie localisée sur la carte. Ponsfrilus, fier de son acquisition, lui emboîte le pas.

«L’entraide est centrale pour progresser. Quand j’ai commencé, nous étions deux à Lausanne», se souvient Eggprod, rechargeant sa jauge. Pour évoluer plus vite du niveau L1 au L8, les joueurs se regroupent, à l’image du groupe Ingress Suisse Romande. Se contactant via Google+, Twitter, Facebook ou directement sur le chat du jeu, les joueurs organisent des événements par clans ou cross-factions. Cela va des meetings où ça papote stratégies et invasions autour de quelques bières à l’élaboration de grandes opérations ralliant parfois des centaines de joueurs à travers le monde. Récemment, un événement avait pour ­mission de rallier Genève à six villes d’Europe. Le développeur John Hanke ne s’attendait pas à un tel engouement de la part des joueurs, ni à une telle créativité. Globalement, environ 500 000 utilisateurs sont actifs, dont quelques centaines en Suisse romande.

Une lumière dorée coule sur la cathédrale alors que nous arpentons la Cité, véritable mine de portails, tous aux mains de la Résistance. «Je vais tout péter!» lance le défenseur de la cause verte. Un florilège de sonorités très Star Wars retentissent, sous l’œil impassible du major Davel. «Plus on est près phy­siquement, plus on inflige de dégâts», explique Ponsfrilus, ignorant la salve d’attaques. «Ce jeu a fait sortir les geeks de chez eux. Certains ont même perdu du poids, d’autres se sont fait des amis ou ont eu des débouchés professionnels.» Dans l’anonymat des grandes villes, les joueurs se traquent et se rencontrent, tantôt espions, tantôt partenaires. La dimension éminemment sociale du jeu est sa grande force. Exit clavier, casque et canapé. Sac à dos, batterie externe, vélo et bonnes chaussures sont les nouveaux accessoires du nerd «ingressien».

La nuit est tombée lorsque nous arrivons au Flon. On rêve de voir se matérialiser ces milliers de particules scintillantes égarées dans le dédale urbain. Eggprod est déterminé à fondre sur la place de la Palud, tandis que Ponsfrilus réfléchit au bus qui lui permettra de rentrer en hackant le plus de portails possible. Arrivés au terme de notre épopée fantastique, difficile de départager l’Illuminé du Résistant.

Une question surgit alors que les agents disparaissent dans le soir. Que fait Google de toutes ces données récoltées par les joueurs, véri­tables fourmis géolocalisées? Tout comme la technologie utilisée pour réaliser le jeu, les finalités commerciales de celui-ci ne sont pas explicites. Jusqu’ici, les expériences de monétisation ont consisté à proposer un forfait Vodafone Ingress, à planquer des mots de passe sur des sodas et à promouvoir un Motorola.

Plus que l’utilisation de la carte bancaire, c’est l’usage du territoire qui pose problème. «Ingress est une forme spécifique et efficace de crowdsourcing qui permet de recueillir de très larges quantités de données, mais aussi de se servir des joueurs comme sujets d’expérience», avertit Frédéric Kaplan. L’analyse des comportements, des habitudes et des déplacements permettrait à Google de mettre au point un système de publicités très efficace. Field Trip, autre application «made in» Palo Alto, use déjà d’informations récoltées par Ingress pour proposer des idées de visites urbaines à ses utilisateurs.

Peut-être qu’un «Ingress Lausanne City Tour» sera bientôt proposé aux touristes? On imagine déjà la guide devant la grenouille de Saint-François expliquant pourquoi les Résistants ont l’interdiction de s’approprier ce portail. Les grenouilles étant le surnom des Illuminés (et les Schtroumpfs pour les bleus).

Et vous, seriez-vous de ceux qui pensent que les Shapers sont une chance ou une malédiction pour l’humanité?

Globalement, environ 500 000 utilisateurs sont actifs, dont quelques centainesen Suisse romande

La dimension éminemment sociale du jeu est sa grande force

Publicité