Phénomène

Hackathon, la fièvre de l’innovation

Ces concours de développeurs rencontrent un succès croissant aux Etats-Unis. Visite dans un rassemblement organisé au CERN en marge du festival CineGlobe

La fièvre du

Les concours de développeurs rencontrent un succès croissant aux Etats-Unis. Visite dans un rassemblement organisé au CERN en marge du festival CinéGlobe

Une ambiance de colonie de vacances imprégnée de jus de crâne baigne l’IdeaLab du CERN. Dans une salle aux allures d’usine désaffectée, des tables de bois grossières débordent de portables sur lesquels s’activent des dizaines d’hommes et de femmes. Il y a Ben Segal, la soixantaine, scientifique au CERN. La mine sérieuse, il semble tenir conférence au sein de son équipe. Plus loin, deux développeurs ébouriffés d’une vingtaine d’années s’activent frénétiquement sur leur clavier en rigolant. Au centre de la salle, une jeune femme tatouée aux cheveux rouge et bleu porte sur la tête de grosses cornes de bouc. Elle vient timidement demander aux organisateurs si elle peut courber la visite de l’accélérateur de particules prévue l’après-midi même. Elle a bien trop de travail. Entre les écrans plasma, tout ce petit monde discute, vapote, code ou griffonne en buvant des litres de café.

Nous sommes dans un bâtiment du CERN dédié à l’innovation, en plein milieu d’un hackathon de cinq jours. Contraction de «hacker» et «marathon», le terme désigne une compétition entre créatifs – à l’origine des développeurs – sur un thème commun. Les participants travaillent parfois seuls, souvent en équipe, à un rythme soutenu durant un à cinq jours. Au terme d’une gestation express, chacun présente son bébé: logiciel, webdocumentaire, œuvre d’art, robot… Un jury désigne parfois un vainqueur, avec un prix qui peut monter jusqu’à 1 million de dollars. Le hackathon «Story matter», coorganisé par le festival CinéGlobe du CERN, ne compte ni juges, ni classement. Il pose un défi: trouver de nouvelles façons de raconter la science.

Les meilleurs projets seront exposés en avril à New York, en marge du festival du Tribeca Film Institute. Cette organisation à but non lucratif soutenue par la Fondation Ford s’est convertie au hackathon en 2012. Celui du CERN est son dixième, le premier hors des Etats-Unis. «Chaque hackathon a un nouveau thème et un nouveau partenaire», explique Amélie Leenhardt, coordinatrice du programme Initiative digitale. «Il peut aussi être lié à une plateforme particulière. Par exemple, en décembre dernier, nous avons organisé un événement basé sur Racontr, un programme qui permet facilement de lier du texte, de l’audio et de la vidéo. L’idée était de permettre à des réalisateurs d’expérimenter les nouvelles technologies.»

La durée des hackathons est trop courte pour créer entièrement un nouveau produit. Mais dans le cadre d’un documentaire, par exemple, les participants peuvent proposer une séquence du film ou sa bande-annonce. Le but des organisateurs est que les projets soient suffisamment avancés pour que les concurrents aient envie de poursuivre leur développement après la manifestation. Certains hackathons sont devenus des rendez-vous réguliers, comme Over the Air, qui a lieu chaque année à Londres pour développer des technologies destinées aux mobiles.

L’application GroupMe, acquise par Skype pour 80 millions de dollars, est née durant un hackathon. Le logiciel PhoneGap, acheté par Adobe en 2011, de même que le bouton «compassion» régulièrement évoqué par Facebook, ou des jouets Lego ont également éclos pendant ces rassemblements. Yahoo!, Flickr, Google, Wikipédia, Foursquare… Tous les géants du Web ont déjà leur hackathon aux Etats-Unis. Ces rendez-vous sont également de formidables moyens de recruter de nouveaux talents. Il existe aujourd’hui des hackathons technologiques, robotiques, scientifiques, citoyens, écologiques, journalistiques, artistiques. Bref, le concept est à la mode.

Directeur de création à Upian, une société de production web basée à Paris, Sébastien Brothier travaille toujours sur le projet initié lors de son premier hackathon: un trailer interactif qui montre aux internautes comment ils sont traqués sur le Web. Il aime l’ambiance et le stress de ces manifestations: «Cela permet de sortir de son champ de compétences et de se mettre en danger, dit-il. La relation avec les autres est aussi importante. Le processus de création est très différent du rythme de l’entreprise. Pour aboutir à un résultat montrable, on doit aller au plus court et au plus simple. L’entonnoir à idées fonctionne vite.»

Au CERN, les équipes ont été formées à l’avance par les coordinateurs du Tribeca Film Institute. Il était d’abord convenu d’ouvrir l’événement à 25 participants, mais ils sont finalement 42, sélectionnés parmi 200 candidats. Chaque équipe comprend un scientifique, un story teller (spécialiste de la narration), un designer, deux techniciens et un artiste pluridisciplinaire désigné sous le nom de black-box.

Les participants viennent de toute l’Europe et des Etats-Unis. Environ un quart sont Suisses. Chacun a payé son voyage, mais est hébergé et nourri par le CERN. Comme dans la plupart des hackathons, la propriété intellectuelle des projets appartient aux candidats. «C’est un système en open source», sourit Sébastien Brothier. «Nous nous faisons confiance et nous sommes là pour inventer des choses, pas pour nourrir notre égocentrisme technologique.» L’équipe du Parisien travaille sur les virus, car c’est la spécialité de la scientifique du groupe, Monica Zoppe. Ensemble, ils créent un webdoc avec des séquences de jeu. Des analogies sont faites entre les virus et les réseaux sociaux. Par exemple l’utilisateur devient un virus ou une cellule en fonction de son comportement sur son compte Twitter.

Sébastien travaille sur l’identité visuelle du projet. Il est venu à Genève avec un collègue, Eric Drier, spécialisé dans le story-telling. Ce dernier est plongé dans des kilomètres de pages Wikipédia. «Je suis une formation ultra-accélérée sur l’évolution des virus pour établir les ­règles du jeu», explique-t-il. «C’est ardu.» A leur table, Paulo Martins, venu de l’Université de Porto, travaille sur le script. Derrière une sorte de paravent, Ben Collins et Mark Melnykowycz font défiler sur leurs portables des schémas de biologie. Ils modélisent l’interaction entre les virus et les cellules.

Tout le matériel est échangé sur les outils collaboratifs du Web: Pinterrest, Google Drive, Google Docs… Un groupe Facebook réunit tous les participants du hackathon. Et les blagues fusent sur Twitter. «J’aime le côté pionnier et novateur de ce genre d’événement, sourit Eric Drier. Il préfigure l’organisation du futur. Il y aura moins d’entreprises et plus de laboratoires dans lesquels des gens s’associeront pour des projets précis. Les associations seront plus fluctuantes et organiques.»

Penchée sur des piles de story-boards à l’autre bout de la salle, Adria Le Bœuf est chercheuse en biophysique à l’Université de Lausanne. Originaire des Etats-Unis, elle s’intéresse aux communautés de fourmis et au théâtre d’improvisation. «Tous les participants sont si créatifs et innovants qu’ils dégagent une énergie incroyable, dit-elle. J’ai vécu à New York, mais je n’ai jamais partagé un espace avec des gens comme ça.» L’équipe d’Adria travaille sur le concept d’émergence, qui suppose qu’un élément ou organisme peut devenir plus complexe que la somme de ses composants. Elle a créé un espace dans lequel plusieurs spectateurs doivent se coordonner pour avoir accès à toutes les informations d’une vidéo. Dans la pièce d’à côté, ses équipiers règlent les capteurs du dispositif. «Nous avons tous des âmes de chef, alors ce n’est pas toujours facile de trouver des consensus, s’amuse Adria. Mais le projet avance bien et nous aimerions bien poursuivre son développement par la suite.»

Les organisateurs du Tribeca Film Institute fixent des délais réguliers aux équipes. Tout est affaire de dosage entre le plaisir et le stress. «Hier soir, nous avons invité les participants à manger une pizza à Meyrin, dit Neal Hartman, le directeur artistique du festival CinéGlobe. Je pensais qu’ils voudraient rester boire un verre, mais non, ils n’ont même pas pris de dessert et sont tous retournés bosser.» Quelques concurrents sont restés scotchés à leur écran jusqu’à 3 heures du matin pour revenir avant 8 heures. «L’ambiance n’est pas si dingue ou geek, dit Eric Drier. Elle est juste assez détendue pour qu’on ait envie de bosser 12 ou 14 heures par jour. Les gens sont sérieux et concentrés, mais dans une atmosphère fluide et décontractée. Je pense que ça ressemble à la manière de travailler des Américains.»

Mercredi soir, les travaux du hackathon ont été présentés au festival CinéGlobe. Et quelques-uns seront bientôt exposés à New York. Neal Hartman est ravi de son événement: «Nous voulons montrer que la science fait partie intégrante de la culture. Le côté cross media est intéressant et nous nous sommes dit que plutôt que de remettre un prix à un projet, il valait mieux réunir des gens venus de différents horizons. J’espère que cette expérience les touchera et influencera leurs pratiques.»

«A l’avenir, il y aura moins d’entreprises et plus de laboratoires dans lesquels des gens s’associeront pour des projets précis»

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