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Injures sur le Web: noyades et survies

Autrefois, on avait quelques ennemis. L’âge digital semble multiplier l’hostilité d’autrui. Entre lynchages en ligne et trolls épris de conflits, plongée dans la cruauté

Injures sur le Web: noyades et survies

L’âge digital attise l’agressivité. Entre lynchages en ligne et trolls épris de conflits, plongée dans la cruauté

«Un psychopathe de moins», écrivait jeudi un utilisateur de Facebook en commentant le suicide de Robin, 24 ans, résidant à Châtillon-sur-Bar (Champagne-Ardenne). Pourquoi tant de haine? Voici les faits. Le 16 mai, Robin et deux copains sont filmés à leur insu, alcoolisés, alors qu’ils rouent de coups un chat dans un parc de la localité de Vouziers. L’animal «mourra peu de temps après les faits des suites de ses blessures», écrit le journal L’Union-L’Ardennais . La vidéo, postée sur Facebook, permet d’identifier et d’arrêter les coupables. Robin, absent lors du procès, écope de ce fait d’une peine sévère: 6 mois ferme. Plus lourd que la condamnation, le lynchage verbal dont il fait l’objet sur le Web le poussera à vouloir en finir. C’est ce qui ressort de ses ultimes propos. Après avoir annoncé ses intentions mardi sur son profil Facebook, en expliquant qu’il était harcelé sur ce réseau, Robin passe à l’acte, par pendaison, chez lui. «Excellent, ce jeune homme a quand même fait un truc de bien de sa vie», commente un autre usager. La haine continue.

On se gardera d’établir, à distance, un lien simple de cause à effet. Mais le fait divers pointe indéniablement vers un phénomène. «Avant Internet, lorsque vous aviez des problèmes, cela impliquait à tout casser cinquante personnes, ou à la limite toute une école, si vous n’aviez pas de chance et que vous étiez ostracisé. C’était déjà beaucoup. Mais lorsque des milliers de personnes postent sur votre compte Twitter, viennent sur votre page Facebook ou vous envoient des e-mails, on arrive à un niveau de violence qui n’était jamais atteint avant le réseau. Il n’y a qu’Internet pour apporter cet effet cumulatif», commente le Français Yann Leroux, psychanalyste et spécialiste de la société digitale.

Stigmatisation de la victime

Bien sûr, la victime du harcèlement est en l’occurrence un bourreau de chats – animal fétiche du Web s’il en est. Mais le même déferlement de malveillance – injures, railleries, vœux de souffrances et de morts atroces, flétrissures diverses – peut s’abattre sur quelqu’un qui n’a rien fait, ou qui a déjà été victimisé. Comme Jada, jeune Texane de 16 ans, droguée, violée et prise en photo, nue et inconsciente, lors d’une soirée chez des amis, en juin dernier. L’image devient ce que le jargon du Web appelle un mème: un élément qui circule de manière virale et qu’on parodie, le répliquant ad libitum pour rigoler.

«C’est le phénomène intemporel de la stigmatisation de la victime. Ce qu’il y a de spécifique, en lien avec le Web, c’est qu’une sorte de communauté de harcèlement virtuelle s’est formée autour de l’utilisation du ­ hashtag (mot clé) #jadapose», commente Coline de Senarclens, chargée de projet au Bureau de l’égalité de l’Université de Genève, membre de l’association contre les violences sexuelles Slutwalk Suisse/Marche des salopes et auteure de l’essai Salope! Réflexions sur la stigmatisation, à paraître le 14 novembre aux Editions Hélice Hélas.

Les internautes se moquent de Jada en «posant» comme elle, allongée sur le dos, les yeux fermés, une jambe repliée en arrière: violence additionnelle, rendue possible par les réseaux sociaux. «J’ai été l’objet de stigmatisations sexistes quand j’allais à l’école. Mais le soir, je rentrais chez moi et c’était fini. Le Web rend le harcèlement omniprésent. Les réseaux, ça ne dort jamais… On vous dira: «Mais pourquoi tu ne quittes pas Facebook?» Et c’est encore la victime qui est sommée de se justifier.» Quant à Jada, elle refuse la honte et dénonce, le poing levé. Un hashtag de soutien voit le jour: #jadacounterpose

Robin, Jada: une victime innocente, un coupable victimisé et un traitement semblable, où se mêlent pulsions archaïques, reflets de l’ordre social et modalités propres à l’ère digitale. Mais comment, au juste, la civilisation des réseaux change-t-elle la nature de l’injure, de l’agression par la parole et l’image? «Les psychologues et sociologues ont d’abord rendu compte des inconduites en ligne à partir des caractéristiques du média, relève Yann Leroux. Internet favoriserait l’expression de l’agressivité parce qu’il permet une certaine quantité d’anonymat et parce qu’on n’y est pas exposé au langage corporel, qui permet de se rendre compte de la détresse de l’autre quand on l’agresse.»

Ensuite? «Il est apparu que, dans certaines communautés du Web, la violence était endémique, alors que, dans d’autres, elle était inexistante. La deuxième salve d’explications, complémentaire, porte donc sur le fait que certains groupes ont une culture orientée vers l’expression de l’agressivité. Je pense par exemple au forum 4Chan ou aux communautés autour du jeu vidéo League of Legend, où la norme sociale consiste à être grossier: si vous ne vous faites pas insulter dans les cinq premières minutes, c’est anormal.» A première vue, la culture de Facebook, où l’on passe son temps à cliquer «J’aime» et «Partager», semble placée sous le signe de la gentillesse. «L’empire des Bisounours? Je pense plutôt que le fonctionnement est celui du don/contre-don. On like les images des vacances en Indonésie de nos amis, même si on est vert de jalousie, parce qu’on attend que les autres fassent la même chose avec nos propres photos. Les mouvements d’agressivité sont ressentis, mais ils sont réprimés, par peur qu’il y ait des rétorsions.»

Aucune crainte de représailles ne retient en revanche le troll. Figure truculente de l’humanité digitale, minoritaire mais capable de faire d’énormes vagues, c’est un passionné obsessionnel du conflit. Son mode opératoire consiste à se pointer dans une discussion (commentaires Facebook, messages sur un forum, tweets) et à lâcher des énormités pour susciter la colère, le désarroi d’autrui et finalement la transformation de la sociabilité en un champ de ruines. Pourquoi? «Je crois que les trolls allument ces feux d’artifice pour détourner l’attention de ce qui est véritablement en jeu pour eux, afin que ce qui les fonde ne puisse pas être identifié. Nous avons tous des choses qui nous tiennent à cœur, et nous prenons le risque de les mettre en jeu dans la conversation. Le troll, lui, ne veut rien risquer. Il fait comme si rien ne le constituait pour ne pas être touché.»

Meute de trolls

Casseur sans autre cause que sa perversion narcissique, selon Yann Leroux, ce type de troll vit de l’esquive. Il agit parfois en meute. «Il y a en ce moment des gens qui s’amusent à repérer sur Facebook des profils de mecs affichant un look et des poses qu’ils jugent ringards. Ils en choisissent un et lui font des commentaires: «Trop joli ton tatouage, qu’est-ce que c’est?» Ils embarquent le gars dans une discussion: il est flatté, il explique, il se dévoile. A un moment donné, il commence à avoir la puce à l’oreille. Et là, ils le cassent, en faisant pleuvoir les commentaires méchants. Après, ils se retrouvent entre eux: on les voit se vanter, tout fiers de s’être fait expulser de la page de leur victime. C’est une sorte de sport pathétique», raconte un internaute lausannois immergé dans les milieux du graphisme et du design. Version digitale du Dîner de cons

Malgré la variété de ses formes, l’injure en ligne continue à se calquer sur une hiérarchie planétaire dominée par le mâle blanc aisé et hétérosexuel, rappelle Coline de Senarclens: «Les attaques dont les jeunes sont victimes utilisent les codes de l’homophobie et du slutshaming – la stigmatisation des femmes en tant que «salopes», ayant pour but de contrôler leur comportement et leur conformité aux normes du genre.» Que faire? Remettre en question la violence du patriarcat, bien sûr. Mais aussi, à plus court terme: «En Suède et dans le département français de la Manche, des dispositions ont été prises, avec des «promeneurs du Net» qui font une veille sur Facebook et tendent la main aux personnes qui signalent leur détresse, note Yann Leroux. Accompagnée par ces éducateurs, la victime peut se dire que la violence qui lui est faite peut être punie par la loi et que non, elle n’est pas au ban de la société comme les messages veulent le lui faire croire. On aide ainsi la personne à se sentir à nouveau soutenue au sein de la communauté humaine, alors que les attaques violentes visent à lui faire croire le contraire.»

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Yann Leroux

Psychanalyste, spécialiste du digital

«Nous avons tous des choses qui nous tiennent à cœur, et nous prenons le risque de les mettre en jeu dans la conversation. Le troll, lui, ne veut rien risquer»
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