Mort

Bernard Crettaz: «Je ne voudrais pas faire de vieux os»

Depuis dix ans, le sociologue valaisan anime des moments d’échanges autour du deuil, dans le cadre informel du bistrot. Vendredi, il présidera à son ultime Café mortel

«Je ne voudrais pas faire de vieux os»

Mort Depuis dix ans, Bernard Crettaz anime des moments d’échanges autour du deuil, dans le cadre informel du bistrot

Vendredi,il présidera à son ultime Café mortel

Il y a dix ans, Bernard Crettaz organisait son premier Café mortel. Espace de parole autour de la mort, dans l’atmosphère informelle, et même canaille, du bistrot. Le concept est itinérant, d’ailleurs, il a essaimé jusqu’à Los Angeles, Bruxelles, Québec, Paris, Londres et Berlin. Le rituel, lui, est toujours le même, en trois temps: un apéro pour l’accueil. Puis 1h45 d’échanges, où le sociologue valaisan tient le rôle de passeur. Echanges de pleurs, de rires, des mots sur des émotions, pour sortir de la «tyrannie des secrets». La manifestation se termine par un repas, convivial, joyeux, exutoire, comme doit l’être un repas d’enterrement. Depuis 2004, à l’initiative d’associations, d’institutions, d’entreprises, ou de privés, Bernard Crettaz a animé près d’une centaine de Cafés mortels. Ce vendredi 31 octobre, se tiendra le dernier*. Entretien à l’heure du bilan.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi d’arrêter?

Bernard Crettaz: J’appartiens à une génération qui a fait son temps. Lorsqu’en 1981, nous avons fondé la Société d’études thanatologiques, nous étions parmi les premiers à nous intéresser à la mort. C’était un sujet marginal, tabou, il n’y avait pas encore eu toute cette émergence des soins palliatifs. Depuis, la mort est redevenue à la mode, et le succès des Cafés mortels doit beaucoup à cette tendance de fond. Les groupes de réflexion ou de parole autour du deuil se sont multipliés. J’estime donc qu’il est temps pour moi d’arrêter. Et puis, je me suis toujours inquiété du fait que les gens de ma génération continuent d’occuper des places qui devraient revenir à des jeunes. Alors, à partir de 75 ans, j’ai commencé à me retirer systématiquement de toutes mes fonctions. Les Cafés mortels, c’est l’étape la plus importante.

– Ce n’est pas facile de choisirde partir…

– La décision a été beaucoup plus douloureuse que je n’imaginais. Les Cafés mortels ont été mon occupation principale durant dix ans. Certains des moments les plus vrais, des plus importants de ma vie, je les ai vécus dans ce cadre. J’ai sans doute développé une sorte d’addiction. Mais j’ai 77 ans. Et durant ces dix ans, je me suis beaucoup oublié pour me consacrer à l’écoute des autres. A présent, je voudrais prendre le temps de réfléchir à ma propre mort. Je fais partie de ceux qui souhaiteraient ne pas faire de trop vieux os.

– En dix ans, qu’avez-vous appris?

– Les témoignages les plus dramatiques concernent toujours le décès des enfants. Mais j’ai découvert l’incroyable souffrance des femmes qui perdent un enfant pendant la grossesse. Ces témoignages étaient nouveaux pour moi. D’autre part, je constate qu’il ne se passe plus un Café sans qu’on évoque le suicide d’un proche. Il n’y a pas si longtemps, c’était un tabou absolu. Aujourd’hui, on en parle plus librement et je suis frappé du nombre de familles qui sont touchées. J’ai été étonné, aussi, de voir ce que peut provoquer la mort des parents au sein d’une fratrie. On assiste, soit à des rapprochements forts, soit à des guerres sans merci. Comme si la mort du dernier parent faisait remonter tous les arrière-plans censurés de la mémoire. Un autre sujet est devenu omniprésent: celui du choix de sa propre mort. Enfin, malgré Internet, les réseaux sociaux et les psys partout, je ne cesse de m’étonner de cette solitude persistante des gens face au deuil.

– Quel est le public des Cafés mortels?

– Pour 90%, ce sont des femmes. Je les ai souvent questionnées: pourquoi êtes-vous là en majorité? La réponse la plus fréquente est: «Parce que nous présidons à la naissance, et à la mort.» C’est l’une des découvertes que j’ai faites lors de ces Cafés. Au moment de l’accouchement, les femmes se projettent dans leur propre mort, ou vivent l’angoisse de la mort de leur bébé. Il y a ce rapport intense, physique, à la vie et à la mort, que les hommes ne peuvent pas connaître. J’ai dernièrement été invité au Québec par un groupe de femmes qui, il y a 40 ans, avaient été pionnières dans la création des maisons de naissance. Elles ouvrent à présent les toutes premières maisons de mort. Ces femmes sont de vraies féministes. Elles croient à la place originelle des femmes, au début et à la fin de la vie.

– Vous l’avez dit, la parole autour de la mort s’est libérée. Les Cafés mortels ont-ils encore quelque chose à apporter à l’ère du tout psy et de la confession publique?

– Je dirais qu’ils sont à la fois inscrits dans cet air du temps, et complètement en rupture. D’abord, parce que les gens ne viennent pas s’y donner en spectacle. Ceux qui essaient sont vite remis à leur place. Ensuite, parce que je suis tout le contraire d’un psy. Je suis bénévole, et j’insiste beaucoup sur le fait que je ne sais rien. Je ne donne aucun conseil, et je n’interprète jamais ce qui se dit. J’écoute. Mes bistrots ne sont pas une thérapie. Ils sont un cadre pour mettre des mots sur l’horreur de ce qui nous est arrivé. Souvent, les gens ont déjà fait une thérapie avant. Le Café fonctionne davantage comme un dernier rite. Dès que l’on accepte de prendre la parole dans ce cadre, on a fait le plus dur et l’essentiel. C’est là que l’on commence à laisser partir le mort.

– Sur un tel sujet, les prises de parole sont forcément intenses. Vous sentez-vous responsable de l’état dans lequel vous laissez les gens à l’issue du Café?

– Je ne suis pas inconscient, je ne fuis pas cette responsabilité. Je vais vous avouer une chose: je suis croyant. Je précise que les Cafés, eux, sont rigoureusement athées. Mais avant chacun d’eux, je prie. Je demande à mes morts, et à Dieu, de ne pas me lâcher dans ce moment, parce que je dois être à la hauteur. Si, pendant les échanges, je repère quelqu’un qui semble aller mal, j’irai lui parler pendant le repas, lui proposer mon aide. Mais à aucun moment je ne cherche à imiter le psy.

– Dans votre jeunesse, vous avez envisagé la prêtrise. A vous entendre, on dirait qu’il y a encore du curé en vous.

– Mes trois années de théologie m’ont marqué, oui. En même temps, comme futur prêtre, on vous apprend à faire des sermons. Pour les Cafés mortels, j’ai dû me défaire de cette culture cléricale. Dans toute prise de parole, il y a une prise de pouvoir. Lorsque j’ouvre un Café, je suis conscient de détenir ce pouvoir. Tout l’enjeu consiste à le transmettre à ceux qui sont venus. C’est un moment difficile à réussir, ce passage du pouvoir au don. Les Cafés mortels sont des enclaves de liberté, de prise de parole d’en bas. Et le temps du Café, nous sommes alors la communauté des vivants face à la mort. Il y a peut-être du curé en moi, mais en vérité, il y a surtout du soixante-huitard.

– Y aura-t-il quelqu’un pour prendre votre succession?

– Je ne veux pas de successeur, le concept m’est étranger. Mais mon devoir est de transmettre. Tout ce que je sais, je l’ai reçu de la communauté pagano-catholique des montagnes d’où je viens. Enfant, j’ai vu tous les morts de mon village, c’était très naturel. Il y avait les veillées mortuaires, les repas d’enterrement étaient de véritables fêtes. Le bistrot a été ma manière d’actualiser ce rapport à la mort. Ceux qui prendront le relais des Cafés, il y en a une vingtaine, devront s’approprier le concept, l’adapter aux réalités sociales d’aujourd’hui, trouver de nouvelles formes, de nouveaux canaux.

* Accompagner le deuil, conférences, ateliers, Café mortel . Vendredi 31 octobre 2014, Haute école de travail social et de la santé, Lausanne. Fr. 60 par personne, apéritif et buffet compris. www.eesp.ch

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