Phénomène

A 70 ans, ils ont fait le choix de changer de sexe

Aux Etats-Unis, la transition de Bruce Jenner, l’ancien champion olympique et star de la télé-réalité de 65 ans, a mis les seniors transsexuels sous les feux des projecteurs. Mais son cas est loin d’être unique: toujours plus de personnes de 50, 60 ou 70 ans changent de sexe. Portraits croisés

Changer de sexe, à 70 ans

Phénomène Aux Etats-Unis, la transition de Bruce Jenner, l’ancien champion olympique de 65 ans, a mis les seniors transsexuels sous les feux des projecteurs

Son cas est loin d’être unique: toujours plus de personnes de 50, 60 ou 70 ans changent de sexe. Portraits croisés

Ce jour-là, le fils de Michael, 9 ans, faisait ses devoirs, lorsqu’il a levé les yeux vers son père, assis sur le canapé. Cela faisait plusieurs mois que lui et sa femme étaient en crise. «Ce que tu ressens ne va jamais s’en aller, papa, lui a-t-il dit, calmement. Ce sera toujours en toi.» C’est à ce moment que Michael, abasourdi par les propos de son fils, a compris qu’il devait faire le grand saut. Le lendemain, il annonçait à son épouse qu’à bientôt 50 ans, il allait devenir une femme.

Un choix d’autant plus difficile que, contrairement aux personnes qui changent de sexe dans la vingtaine, Michael avait déjà une vie bien établie. «Ma carrière, ma famille, mes amis, je courais le risque de perdre tout ce que j’avais accumulé jusque-là», explique Stephanie, la charmante blonde qu’il est devenu.

Née Michael Battaglino en 1958, elle a su dès l’enfance qu’elle n’était pas censée être un garçon. «J’ai grandi au sein d’une famille italienne très religieuse, raconte-t-elle. Je ne savais pas comment interpréter ce que j’éprouvais.» Michael décida alors de se débarrasser de Stephanie, en devenant le plus masculin possible. «J’ai commencé à faire du football américain. Je pesais 107 kilos.» Son diplôme universitaire en poche, Michael se marie. Une première fois, une deuxième fois, puis une troisième fois. «Chaque mariage s’est terminé en divorce après quelques années, explique Stephanie. Ma vie était un mensonge.»

Aujourd’hui, cette vice-présidente d’une compagnie d’assurances se sent mieux. Ses cheveux blonds décolorés, sa robe violette et les bracelets empilés sur son bras droit donnent à cette femme de 56 ans un air plus jeune. «Pour la première fois de ma vie, je me sens moi-même», dit-elle en broyant une salade avec sa mâchoire carrée.

Aux Etats-Unis, les transsexuels seniors se retrouvent pour la première fois sous les feux des projecteurs. Le changement de sexe de Bruce Jenner, mari de la star de télé-réalité Kris Jenner, fait la une de la presse. La série Transparent, réalisée par Amazon, qui raconte la transition d’un septuagénaire, a raflé plusieurs Golden Globe. Au total, on estime que près de 700 000 personnes aux Etats-Unis souffrent de ce que les médecins nomment une «dysphorie de genre», dont une part croissante de personnes âgées.

«La culture trans, gay ou lesbienne a toujours été orientée autour des jeunes, dit Vanessa Fabbre, une professeure assistante à l’Université de Washington qui vient de terminer un doctorat sur le sujet. Mais aujourd’hui, des personnes qui ont entre 50 et 70 ans se joignent aussi au mouvement.» Ces seniors n’ont souvent pas eu d’autre choix que d’attendre le XXIe siècle pour envisager une telle transition. Pour eux, changer de sexe plus jeune était impossible. Ayant grandi dans une société plus conservatrice qu’aujour­d’hui, leur condition n’était pas acceptée.

Depuis, Internet est arrivé et la culture populaire a changé. Les transitions sont plus faciles. Très souvent, la retraite marque le début du processus, puisque la crainte de perdre son emploi a disparu. «Parfois, un pépin de santé, comme une crise cardiaque, vient rappeler à la personne qu’elle est mortelle, souligne Vanessa Fabbre. Elle commence à compter le nombre d’années qui lui restent à vivre et décide de ne plus se voiler la face.»

Bobbi Swan, une blonde à la voix caverneuse, est née en 1930 à Buffalo, au nord de l’Etat de New York. «A l’époque, il n’existait même pas de mot pour décrire ce que j’étais», se rappelle cette femme de 84 ans.

Une fois ses études terminées, Bobbi Swan s’est enrôlée dans l’armée américaine. Elle a servi lors de la guerre de Corée, avant de trouver un emploi chez Ryan Aeronautical. Elle y a travaillé toute sa vie. «J’aurais brisé ma carrière si j’avais changé de sexe plus tôt, explique-t-elle. Notre principal client était le Département américain de la défense.» Une fois à la retraite, elle rencontre des gens qui se trouvent dans la même situation qu’elle. Et prend sa décision à l’âge de 71 ans, se rendant en Thaïlande pour y subir une opération de réattribution sexuelle.

Mais même une fois leur décision prise, les transsexuels seniors doivent affronter des défis différents que leurs homologues plus jeunes. Socialement, la pression peut être plus lourde encore. «Mes amis m’ont connu en tant que femme pendant cinquante ans, explique Dominic De Gatto, une femme de 63 ans devenue homme à la fin de la cinquantaine. Cela a été dur pour certains d’accepter mon changement après m’avoir connu autant de temps. Beaucoup de mes amies lesbiennes ne veulent plus me voir depuis que je suis devenu un homme.» Et des inconnus n’hésitent pas à faire des remarques discriminatoires dans la rue. «L’autre jour, des ados m’ont pointé du doigt en éclatant de rire, dit Dominic De Gatto, dont les bras sont recouverts de tatouages. Les gens froncent déjà des sourcils quand ils voient un jeune trans, imaginez quand ils en croisent un vieux.»

Physiquement, un homme ou une femme d’un âge avancé est aussi moins adapté à un changement de sexe. Le corps s’est habitué à habiter un genre durant des décennies. Chez un homme, les épaules auront été élargies et la voix rendue plus grave par des années d’exposition à la testostérone. «Ils perdent aussi leurs cheveux et ont plus de poils sur le reste du corps, explique Vanessa Fabbre. Il est plus difficile pour eux de se faire passer pour une femme après un certain âge.»

Monica Prata, qui est maquilleuse de formation, a fait de cette problématique son métier en devenant consultante pour les hommes souhaitant devenir femmes. «L’un des principaux défis est de leur apprendre à porter des habits conformes à leur âge, dit-elle. On ne peut pas mettre une minijupe ou trop se maquiller à 70 ans.»

Et les risques médicaux sont plus grands. «Une personne âgée mettra plus de temps à se remettre d’une opération, dit Marcie Bowers, une chirurgienne spécialiste du changement de sexe. Une fois les parties génitales modifiées, un patient senior aura plus de peine à retrouver des sensations au niveau de ses organes sexuels. Il n’est pas impossible qu’il ait des orgasmes après l’opération, mais ce sera plus compliqué.» Beaucoup de patients craignent aussi l’impact de la prise d’hormones à cet âge: «J’ai volontairement diminué ma consommation de testostérone ces derniers temps, explique Dominic De Gatto, qui arbore une légère barbe sur ses joues lisses. J’ai trop peur de développer un cancer ou que ma pression sanguine n’augmente.»

Le coût combiné des opérations de chirurgie esthétique, des électrolyses, des interventions de réattribution sexuelle, des hormones et du changement de garde-robe peut aussi grever les finances des personnes âgées. La transition de Patricia Harrington, une grande femme blonde aux yeux rieurs de 63 ans, l’a ruinée. «J’ai utilisé toutes mes économies pour payer mes opérations», raconte cette ancienne programmatrice. «Je n’ai plus d’argent pour prendre une retraite. Je vais travailler jusqu’à la fin de ma vie.» A l’inverse, un jeune trans aura plus de temps pour se refaire une santé financière.

Même son de cloche auprès de Lorna, 72 ans, un ancien professeur de piano qui a réalisé sa dernière opération chirurgicale il y a un an. «Au total, cela m’a coûté 400 000 dollars, explique cette grande dame mince à l’allure chic. J’ai économisé durant cinquante ans pour le faire.»

Petit à petit, la situation s’améliore. Aujourd’hui, dix Etats américains exigent que les assurances maladie couvrent les coûts liés à une transition. La prise de parole de célébrités, comme Bruce Jenner, permet aussi d’attirer l’attention du public sur ce problème. «Ce qu’elle a fait est fantastique, explique Stephanie Battaglino. Elle est devenue un porte-parole pour tous les trans seniors.»

Très souvent, la retraite marque le début du processus puisque la crainte de perdre son emploi a disparu

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