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Cette mère qui veut mieux faire connaître l’autisme par la bande dessinée

Mère d’un autiste aujourd’hui décédé, Danièle Corin milite pour que ce handicap soit mieux connu du grand public. La bande dessinée est son arme

> Mère d’un autiste aujourd’hui décédé, Danièle Corin milite pour que ce handicap soit mieux connu du grand public. La bande dessinée est son arme

Un beau bébé, dit-elle. Poids de naissance: 2,3 kg. Un petit ange. Nous sommes en 1965. Danièle ­Corin vient de mettre au monde Vincent. Nourrisson calme qui se développe normalement, qui commence à babiller. Et puis vers les 18 mois, l’enfant ne pleure plus, se retire dans un coin, dit non à tout, ne veut plus manger.

Danièle vit alors encore à Liège en Belgique. Vincent est hospitalisé. «Il s’agissait de le nourrir puis de voir comment il se comportait hors de la famille. Il était parfois attaché dans le lit parce qu’il était très agité. Avec mon mari, on allait le voir en cachette», se souvient Danièle Corin.

Un médecin leur parle pour la première fois d’autisme, maladie encore méconnue. «Pas une maladie, un handicap», rectifie Danièle, qui n’a cessé et ne cesse d’apporter cette correction.

Décembre 2013. Danièle vit depuis plusierus dizaines d’années en Suisse, où elle a suivi son mari. Vincent, qui a 48 ans, vit dans une institution pour personnes handicapées moteur cérébral. Ce n’est pas trop la place d’un autiste mais elles sont rares, alors… Il s’adonne ce jour-là à son activité préférée, la cuisine, «même s’il préférait donner des ordres que réaliser des plats», dit Danièle.

Vincent saisit un bout de pâte à pizza et l’avale. Mais elle se fixe sur les cordes vocales. Vincent demeure bouche ouverte, incapable de mouvement, sidéré, s’asphyxiant lentement. Il n’alerte personne. Massages cardiaques, transfert au CHUV. Trop tard. Vincent décède. Danièle précise: «C’est une mort accidentelle, mais son autisme l’a privé de réaction, de combat.»

Elle raconte cela en terrasse de café à Lausanne. La voix s’étrangle souvent mais les larmes jamais ne coulent. Cette mère en a sans doute beaucoup versé. Dans son cabas, elle promène une bande dessinée qui porte le titre suivant: Tu sais quoi? Je suis autiste mais… Danièle l’a conçue avec l’aide du dessinateur neuchâtelois David et du journaliste de radio Georges Pop qui a scénarisé le projet.

«C’est un ouvrage de vulgarisation pour présenter ce handicap au grand public. Je veux faire connaître ce trouble à toutes celles et ceux, professionnels ou non, qui croisent des autistes. Les gens acceptent les différences lorsqu’ils les comprennent. Les autistes ne saisissent pas, par exemple, le deuxième degré, ce qui engendre chez eux de l’anxiété et de l’incompréhension parmi les gens qui les rencontrent», explique-t-elle.

Danièle Corin a interviewé des dizaines de parents pour recouper leur vécu et le sien, avant de rédiger l’ouvrage qui peut servir d’instrument pédagogique dans les écoles, notamment celles qui accueillent des enfants autistes.

Sortie le 2 avril 2014 à l’occasion de la Journée mondiale de l’autisme, la BD s’est déjà écoulée à 4000 exemplaires. Elle est composée de pictogrammes et décrypte douze situations qui mettent en scène des enfants autistes et leurs attitudes, leurs comportements, leurs réactions.

«Ils comprennent mal les règles sociales, peuvent être hypersensibles aux bruits, n’apprécient pas les changements, ne jouent pas avec les autres enfants, indiquent leurs besoins en utilisant la main des autres», énumère Danièle Corin.

Celle qui réside près de Montreux et a obtenu la nationalité suisse veut avant tout empêcher les jeunes parents d’enfants autistes de sombrer dans la dépression. Elle-même a beaucoup souffert lorsque le handicap de Vincent a été révélé.

La faute, selon elle, à des grands noms de la médecine et de la pensée, comme le psychanalyste américain Bruno Bettelheim, dont une théorie dans les années 50-60 attribuait l’autisme à un trouble relationnel dans le lien mère-enfant. «La maman était culpabilisée, ma famille et mes amis laissaient entendre que j’étais sans doute une mauvaise mère», raconte Danièle.

La théorie de Bettelheim est de nos jours quasi abandonnée et l’origine neurobiologique de l’autisme est scientifiquement reconnue.

C’est le cas de Vincent. Pendant de longues années, Danièle a vécu avec ce drôle d’enfant qui cassait beaucoup d’objets, n’était sage qu’en voiture, contemplait pendant des heures un paysage collé à une vitre, marchait comme une danseuse en équilibre, fuguait, ne prenait que les routes ou chemins en descente, montait dans des trains, était ramené «tout sourire» par les voitures de police, volait des vélos, attendait que les feux rouges passent aux verts et que les verts deviennent rouges.

«Sa première phrase a été «le bébé est là» lorsque son petit frère est né, la seconde «papa va venir me chercher», des années plus tard dans une institution. Je ne l’ai vu pleurer que deux fois», rapporte Danièle. Elle poursuit: «Pendant vingt-deux ans, il a fait l’atelier de cuisine, il a en fait appris à ne rien faire sauf à faire travailler les autres.»

Un enfant sur cent est atteint de ce handicap, plus ou moins lourdement et indépendamment de son appartenance sociale, culturelle ou de son lieu géographique. 7000 parents en Suisse ont un enfant autiste, accusant le plus souvent un retard mental sauf dans le cas du syndrome d’Asperger (difficultés dans les interactions sociales mêlées parfois à des compétences exceptionnelles, autistes dits intelligents comme dans le film Rain Man).

«On ne dit plus l’autisme mais les autismes», se félicite Danièle Corin. La Montreusienne écrit désormais un nouvel ouvrage orienté sur la vie des autistes arrivés à l’âge adulte. Réfléchir, écrire, échanger la rapproche du souvenir de Vincent, son enfant-mystère plongé dans un étrange halo qui lui a appris à percevoir autrement les choses et les gens.

La BD est en vente dans les ­librairies Payot et sur le site Autisme.ch

Dans son cabas, elle promène une bande dessinée qui porte le titre suivant: «Tu sais quoi? Je suis autiste mais…»

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