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Patrick-Yves Badillo: «Il faut avoir un usage responsable des images»

Patrick-Yves Badillo, professeur, directeur de Medi@LAB, à l’Institut des sciences de la communication, des médias et du journalisme de l’Université de Genève

«Il faut avoir un usage responsable des images»

Le Temps: Que pensez-vous de la diffusion très rapide des photos des deux braqueurs de Vevey sur les réseaux sociaux?

Patrick-Yves Badillo: Je ne peux pas me prononcer sur ce cas précis. Ce qui est sûr en revanche, c’est que dans notre société de plus en plus soumise aux émotions et à l’immédiateté, ce genre de processus est toujours plus fréquent. Cela doit être considéré dans l’utilisation globale de tout ce qui est lié à l’intervention du numérique et du digital dans nos vies et qui devrait être réglementé. Je ne pense pas que le numérique soit fait pour la délation et la vendetta personnelle. N’importe qui ne peut pas faire n’importe quoi. En revanche, il prouve son efficacité. Sur Facebook, mardi soir, tout le monde était au courant dans l’heure qui a suivi le braquage.

Cela pourrait être un outil, mais à utiliser avec «responsabilité», après une vraie réflexion sur les avantages et les inconvénients du processus. Certes, si les malfrats sont arrêtés rapidement et grâce aux réseaux sociaux, cela montrera l’efficacité de l’appel. Le problème, c’est de laisser aux gens la res­ponsabilité d’une démarche qui comporte du danger. C’est aux autorités et aussi aux médias, notamment, d’ouvrir un débat éthique sur le sujet et d’évaluer l’ensemble des avantages et des inconvénients avec une analyse approfondie.

– Comprenez-vous ce genre de démarche?

– Oui je la comprends, ce qui ne veut pas dire pour autant que je la valide. La génération digitale, qui a l’habitude de réagir très vite, voit probablement cela de manière très positive. Quelque chose de terrible vient de se passer. Il faut faire vite, poster des images, alerter les gens. Et les réseaux sociaux permettent cette rapidité. Par contre, ils empêchent de prendre le recul minimum nécessaire sur les événements. Et ça, c’est problématique. Aujourd’hui, ce sont des cambrioleurs. Demain, cela peut être un journaliste dont l’article n’a pas plu et dont quelqu’un va publier la photo de la fille et donner l’adresse du domicile. La question que posent ces systèmes spontanés, c’est la limite. Et les médias numériques n’en ont aucune.

– Il faudrait donc déterminer une sorte de cadre moral?

– Absolument. Mais c’est très compliqué. Les usages de ces technologies changent tous les jours. Je me souviens qu’en France, les alertes enlèvements étaient, au début de leur application, utilisées avec réserve. Maintenant, elles sont entrées dans les mœurs. Elles ont même prouvé leur efficacité. Dans ce cas, l’utilisation de la technologie et du réseau fonctionne, parce qu’elle provient de l’autorité qui lui donne un cadre à la fois légal et moral. Il faut aussi mesurer les conséquences de la diffusion de ce genre d’information. Imaginez quelqu’un qui kidnappe un enfant. Personne ne sait comment il va réagir face à la diffusion massive d’images le concernant. Cela peut être positif si l’enfant est libéré ou horrible si l’enfant est exécuté: Il faut cultiver un usage responsable des images, et développer la réflexion de la société sur ces sujets très délicats.

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