Reportage

L’Usine, cette «école de la nuit» genevoise 

Gauche contre droite: à Genève, le centre culturel autogéré est de nouveau au cœur de la polémique. Il n’a pourtant jamais joué autant son rôle d’école de la nuit auprès des 16-18 ans. Plongée nocturne

L’Usine a son Saint Pierre. Il s’appelle Maudet et il inonde de lumière la cathédrale de la vie alternative genevoise. Le conseiller d’Etat libéral-radical, qui a la haute main sur la Sécurité et l’économie, ne ressuscite-t-il pas la jeunesse du lieu, querelleuse, protestataire et bohème? Sans le Service du commerce qui dépend de son département et son refus d’octroyer une seule autorisation aux cinq buvettes du centre culturel autogéré, cette ruche où aucune abeille n’est reine ne ferait pas bourdonner la République. Sans lui encore, l’Usine ne se projetterait pas d’une aile allègre vers la ville, comme à la grande époque des squats, gauche libertaire contre droite légitimiste.

A la rencontre des «usiniens»

L’identité de la maison aux mille alvéoles est-elle vraiment en cause? Pas sûr. Le collectif, qui réunit des représentants de toutes les associations, a tendance à surjouer sa partition. Ce qui est sûr, c’est que l’ancienne usine de dégrossissage d’or ne fédère pas seulement les héritiers de Bakounine, les lecteurs de Judith Butler, cette philosophe qui démonte les lois des genres, les néorimbaldiens, les punks en formation, les électrosomnambules. Cette Babel couchée sur le Rhône lorgne vers les banques, mais ne saurait se réduire à une mosaïque de contestations. C’est aussi ça, bien sûr. Mais c’est autre chose de plus vaste et de plus secret. Alors, quoi? 

«L'ancienne usine de dégrossisage d’or ne fédère pas seulement les héritiers de Bakounine, les lecteurs de Judith Butler, cette philosophe qui démonte les lois des genres, les néo-rimbaldiens, les punks en formation, les électro-somnambules» Anna Pizzolante

Ce samedi, on tend l’oreille. Le jour chavire en douce, une petite foule s’agglutine place des Volontaires. C’est soirée globale, comme on dit quand on est «usinien». Au guichet d’entrée, on donne ce qu’on veut pour vivre un concert ici, une lecture là, un concours de jeux vidéo au lieu dit le Zoo, une ivresse fraternelle au bar.

On aborde Maël, 16 ans, collégien lumineux, la tête pleine de rythme. «Mes parents venaient déjà à l’Usine. C’est le seul lieu qui m’intéresse vraiment à Genève, où la musique n’est pas commerciale, où les prix sont abordables, où on discute avec des gens qu’on ne rencontrerait pas ailleurs.» Jules, 16 ans aussi, affiche une beauté punk. Pour cet élève à l’Ecole des arts appliqués, c’est la même chose: «Je trouvais l’Usine crado, jusqu’à ce qu’un pote me dise: «Viens, il y a un concert punk.» Depuis, je viens tous les soirs. Où je me situe politiquement? Je suis anarchiste.»

Mes parents venaient déjà à l’Usine. C’est le seul lieu qui m’intéresse vraiment à Genève, où la musique n’est pas commerciale, où les prix sont abordables, où on discute avec des gens qu’on ne rencontrerait pas ailleurs

Mais vous voici à l’intérieur. Dans les escaliers, deux jumelles printanières comme des héroïnes d’une comédie-musicale signée Jacques Demy attendent une copine. Elles s’appellent Olga et Valentine, elles ont 17 ans, elles sont gymnasiennes et elles viennent de Vevey. «Il n’y a pas de lieu comparable entre Montreux et Lausanne, expliquent-elles. Ici, on ne vous juge pas.» Zoé, 18 ans, apprentie, abondera un peu plus tard: «Mes parents venaient il y a vingt ans, j’ai l’impression qu’il ne peut rien m’arriver ici.» Mais les drogues, Zoé, les dealers qui appâtent le client autour de l’Usine? «Dans n’importe quelle boîte, il y a des substances qui circulent», balaie-t-elle. A ses côtés, Juliette lui donne la main: «Je viens d’Annecy pour Zoé. Et il paraît que ce soir, c’est un peu spécial. On dit qu’il y aura une manif.»

«Nous avons un personnel d’accueil formé qui prend en charge le jeune public. Il veille par exemple à ce que les filles ne soient pas harcelées et à ce que les drogues, qui sont interdites à l’intérieur, ne circulent pas» Anna Pizzolante

L’Usine, ce serait donc ça. Une école de la nuit dans une ville où l’offre jeune est une peau de chagrin. Mieux, une pépinière de la République. Samantha Charbonnaz, 28 ans, est avec Clément Demaurex, l’un des deux permanents de l’Usine. A ce titre, elle est habilitée à parler au nom du collectif, chargée aussi d’organiser les réunions hebdomadaires, de prendre les PV. Cette éducatrice de formation éclaire la fonction pédagogique de l’Usine: «Nous avons un personnel d’accueil formé qui prend en charge le jeune public. Il veille par exemple à ce que les filles ne soient pas harcelées et à ce que les drogues, qui sont interdites à l’intérieur, ne circulent pas.» Ces anges gardiens habillés de noir aiguilleraient aussi les esprits chavirés par l’excès d’hydromel.

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A l’Usine, les 16-18 ans s’initieraient donc, à des formes artistiques non commerciales sanctionnées par des prix qui défient toute concurrence, à une sociabilité affranchie d’un certain nombre de préjugés, à des lectures politiques, quoique très orientées, du monde. «Nous montrons aux jeunes qu’il y a une autre façon d’être ensemble», explique Clément Demaurex. Loïc, 21 ans, élève à l’Ecole de culture générale confirme: «Je suis affecté par les idéaux du lieu. Avant je ne connaissais rien à la politique et j’avais tendance à penser comme mes parents.»

«Je suis affecté par les idéaux du lieu. Avant je ne connaissais rien à la politique et j’avais tendance à penser comme mes parents» Anna Pizzolante

Tiens, vous recroisez Maël. «Ici, c’est comme une grande famille, ça me fait penser aux squats que je n’ai pas pu connaître.» Le musicien Polar se souvient lui aussi de ce mixage unique qu’offrait le bar «Le Débido». «Moi qui ai la chance de beaucoup voyager, je peux vous dire qu’il existe peu de villes où on retrouve un tel lieu.»

Mais il est déjà minuit trente. Sur la place des Volontaires noire d’excitation comme à Times Square, Olga, Valentine, Jules, Maël fument, boivent, marivaudent. L'ambiance est à la fête, d'autant que la soirée promet une heure supplémentaire, passage à l'heure d'hiver oblige. Stupeur: alors que certains font encore la queue pour s’engouffrer dans le temple, la musique est coupée à l'intérieur. Les lumières sont rallumées et les fêtards invités à rejoindre les autres, dehors. Juliette avait donc raison. Ce soir, l'Usine prend la rue.

«Qu'est-ce que la culture Maudet'rne ?»

C'est l'opération coup de poing. Ou «Fight pour l'Usine» comme on peut lire sur certaines pancartes. Les autres sont destinées à Pierre Maudet. Le magistrat, «qui s'est inventé magistrat de la culture», en prend pour son grade. Pancartes, slogans, tags. Certains arborent même des masques à son effigie. Ce n'est pas la première fois que les «usiniens» descendent en rigole dans la ville. La dernière fois c'était en 2010. Et c'était pour dénoncer le manque criant de lieux alternatifs à Genève.

Cela me rappelle les manifestations contre la fermeture du Rhino

Vous avez dit «carnaval»? Mais oui. Les camions mêlent leurs énormes enceintes à la foule. Le son est poussé à fond, les feux d'artifice tirés en l'air pour donner le top départ. Le cortège prend la direction de la plaine de Plainpalais. Un «service d'ordre » pas si improvisé que cela l'encadre, conseille aux voitures de faire demi-tour, demande à tout le monde – un bon millier de personnes – de rester derrière la banderole: «Qu'est-ce que la culture Maudet'rne?»

«L’usine défend l'autogestion, l'usine dénonce le chantage, fight for l'Usine» Anna Pizzolante

Dans la foule, Maël est aux anges, «c’est magique». «Cela me rappelle les manifestations contre la fermeture du Rhino [ndlr. Célèbre squat genevois fermé le 23 juillet 2007]», s'amuse de son côté un quadragénaire. Aux balcons, des habitants applaudissent le défilé. Les jeunes dansent au son du punk ou de l'électro. Certains sortent leur «bombe» pour faire des graffitis, «la hantise de Maudet», pouffe l'un d'entre eux. Deux jeunes filles de 16 ans à peine reprennent en coeur les slogans: «L’Usine défend l'autogestion, l'Usine dénonce le chantage, fight for l'Usine». Ainsi fleurissent les enfants de la République.


Des mondes qui s’affrontent

Comment une simple autorisation d’exploiter une buvette peut-elle mener à un gel de subventions à hauteur de près d’un million de francs? Pourquoi Pierre Maudet, magistrat de tutelle du Service du commerce, a-t-il mis fin à une tolérance qui prévalait à l’Usine depuis des décennies? Pour y répondre, il faut retourner aux faits. 
Premier épisode d’une lente dégradation des relations entre l’Etat et le lieu alternatif: le gel de deux contributions de la part de la Loterie Romande destinées à des infrastructures. Formellement, c’est le Conseil d'Etat qui a conditionné le versement de la manne à la mise en conformité de l’Usine à la législation.

Quid de la loi non respectée? Une législation qui contraint les cinq buvettes de l’Usine à disposer d’une autorisation propre pour chacune. Depuis de nombreuses années, le centre culturel autogéré n’en demandait qu’une seule au Service du commerce, revendiquant son caractère «unitaire et solidaire». 

Un pacte confus

Deuxième épisode: le «pacte» entre l’Usine et Pierre Maudet. En avril, une rencontre entre le magistrat et le collectif s’est soldée par un accord, affirme l’Usine, qui estime pouvoir attendre sereinement la fin de l’année. Apparemment, les deux protagonistes ne se sont pas compris. Le conseiller d’Etat chargé de l’Economie veut une mise en conformité immédiate.

Troisième épisode: la colère de l’Usine. Dimanche matin, un millier de manifestants défilent dans les rues du centre-ville. Des déprédations sont commises, des vitrines taguées. 

Quatrième épisode: le coup de massue de la droite. 
Ce mercredi, l’Entente (PLR-PDC) et la Nouvelle Force (UDC-MCG) gèlent les subventions qu’octroie la municipalité chaque année. Soit près d’un million de francs. 

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