Idée

«Le climat 
se réchauffe 
car nos cœurs sont trop 
froids»

Pour l’écothéologien suisse Michel Maxime Egger, 
le seul moyen d’éviter une crise écologique est d’encourager l’homme à retisser son lien perdu avec la nature vivante

A l’occasion de la conférence de Paris sur le climat (COP21), jamais la Terre n’avait autant été auscultée. Les rapports scientifiques sur son piètre état de santé foisonnent. Pourtant, ses habitants donnent souvent l’impression d’être tétanisés quand il s’agit de réagir et prendre les mesures qui s’imposent. Mouvance née aux Etats-Unis et encore peu représentée en Europe, l’écopsychologie met en lumière les causes profondes d’un tel décalage entre constat, prise de conscience et action humaine. Les écopsychologues nous invitent urgemment à tisser le lien perdu avec la nature vivante. C’est aussi le point de vue du sociologue et écothéologien Michel Maxime Egger, auteur de plusieurs ouvrages sur l’écopsychologie.


Le Temps: L’homme occidental moderne s’est détaché de la nature, constatent les écopsychologues. Comment se manifeste cette rupture?

Michel Maxime Egger: Né dans les années 1990 dans le monde anglo-saxon, le mouvement des écopsychologues s’est demandé pourquoi l’être humain, doté d’une si grande intelligence, s’obstinait à détruire la Terre, qui pourtant constitue la base même de son existence. Comme le révèle le terme «environnement», l’homme occidental s’est placé à l’extérieur, voire au-dessus de la nature. Dès lors, ce qui arrive à cette dernière ne le touche pas organiquement, dans sa chair. Son mode de vie est devenu toujours plus urbain, son éducation toujours plus rationnelle et son monde envahi par des technologies qui font littéralement écran entre lui et les autres, humains et autres qu’humains.

– Quand a commencé la déconnexion de l’homme avec la nature?

– Les écopsychologues la font remonter à l’époque de la domestication de la nature, il y a dix à douze mille ans. A cette déconnexion s’est ajouté un processus plus récent de désacralisation profonde de la nature, qui s’est amplifié ces quatre derniers siècles dans notre monde moderne: l’invisible a été réduit au visible, le visible au matériel, le matériel à l’économique, et enfin l’économique au financier. Nous en sommes là.

– Frankenstein et Cassandre seraient, selon vous, des mythes illustrant les dérapages de notre humanité. De quelle manière?

– Le paradigme de la modernité occidentale, qui se cristallise à la fin du XVe siècle, est à la fois dualiste, anthropocentrique, patriarcal, désacralisant, utilitariste et matérialiste. Il sous-tend le système économique dominant dont Frankenstein me semble être un excellent symbole. Le savant fou incarne l’orgueil incommensurable de l’être humain, expression d’une démesure qui s’exprime dans la croyance en une croissance illimitée. Or celle-ci se heurte aux limites de la planète et aussi de ses habitants. Le burn-out, tout comme l’épuisement des richesses de la Terre, est la grande maladie de notre civilisation.

– Et le mythe de Cassandre?

– C’est le symbole de l’auto-aveuglement. Les Troyens ne voulaient pas croire Cassandre, qui avait deviné que les Grecs s’étaient cachés dans un cheval introduit dans la cité d’Asie mineure. Aujourd’hui, bien que nous soyons inondés d’informations sur les maux dont souffre la planète, ni les mesures politiques ni les comportements ne sont à la hauteur des menaces.

– Pourquoi un tel hiatus?

– Toutes ces alertes que reçoit l’être humain nourrissent son mental mais bien souvent ne touchent pas son cœur. Au vrai, le climat se réchauffe car nos cœurs sont trop froids. Or tant que ceux-ci ne se mettront pas à brûler, qui est le sens du courage, il n’y aura pas de véritable changement. Les maux écologiques sont souvent perçus comme une abstraction, une vague menace pour demain. Face à cette situation, nous avons développé des mécanismes de défense.

– Lesquels?

Soit nous cherchons à nous protéger d’une réalité si énorme que nous refusons de la regarder en face, soit nous ne sommes pas prêts à opérer des changements dans notre mode de vie que nous estimons trop radicaux.

– La technologie, notamment les énergies renouvelables, n’aurait donc aucune vertu salvatrice?

– Certes, la technologie peut apporter des réponses positives à la crise écologique et climatique, mais, en aucun cas, elle ne peut nous offrir «la» solution qui nous dispenserait de vivre autrement. Après Frankenstein et Cassandre, c’est le mythe du Titanic, réputé insubmersible, qui nous aveugle.

– Quelles sont finalement les issues qui se présentent à nous?

– Selon l’écopsychologue Joanna Macy, nous avons le choix entre trois histoires. La première est le business as usual, qui revient au déni de réalité. La deuxième est la grande désagrégation, caractérisée par des sentiments d’impuissance et de découragement. Le troisième scénario, à mon avis le seul réaliste, est celui du grand tournant, de la transition vers un mode de développement qui ne détruit plus la vie mais la soutient, l’honore et l’exalte.

– Dans vos ouvrages et conférences, vous aspirez à une sobriété joyeuse, expression chère au paysan écologiste Pierre Rabhi. De quoi s’agit-il?

– Pour faire court: vivre avec moins de biens et plus de liens! Maintes études sociologiques montrent qu’à partir d’un certain niveau de richesses matérielles, la courbe de bonheur s’inverse et génère du mal-être en cascade.

– Devons-nous retourner à l’âge des cavernes?

C’est une caricature. Vu l’abondance de biens dont nous disposons dans notre société occidentale, nous pouvons diminuer notre consommation matérielle et énergétique de manière sensible sans porter atteinte à notre qualité de vie.

– Une recommandation qui vaut aussi pour les pays en développement?

– Ces pays qui depuis des décennies font les frais d’une inéquitable répartition des richesses au niveau planétaire doivent bien sûr pouvoir bénéficier d’une certaine croissance matérielle et énergétique. C’est pourquoi je préfère parler de décroissance sélective. Mais en ce qui nous concerne, vu la puissance de notre passion de consommer, nous devons également travailler sur les structures et les systèmes. Pour créer un environnement économique et social qui facilite ce passage à une vie sobre.

– Quels sont les outils de cette prise de conscience collective à laquelle vous aspirez?

– Les médias ont un rôle essentiel à jouer. Par exemple en ne paniquant pas quand un point de croissance diminue! Par ailleurs, il serait judicieux de plus souvent valoriser les nombreuses initiatives et expériences qui célèbrent la vie, dans les domaines les plus variés: l’agroécologie, l’agriculture de proximité, l’économie sociale et solidaire, les modes d’éducation alternatifs, les villes en transition, les éco­villages, etc.

– Et les outils plus personnels?

– Joanna Macy a développé une approche qu’elle a appelée «le travail qui relie». Elle nous propose toute une série d’exercices pour nous aider à nous reconnecter avec la nature. Dans une première étape, elle nous invite à nous enraciner dans la gratitude. Nous avons tous fait dans notre enfance des expériences magiques liées à la nature. Il s’agit de nous reconnecter à ces moments de grâce. Dans une deuxième étape, chacun est appelé à «honorer sa peine pour le monde». C’est aussi ce que suggère le pape François dans sa dernière encyclique sur l’écologie, quand il nous appelle à «oser transformer en souffrance personnelle ce qui se passe dans le monde». Plutôt que de se protéger de sentiments négatifs comme l’impuissance, la culpabilité ou la peur, mieux vaut les accueillir et les exprimer. Ce qui arrive à la Terre me touche, me fait mal! Eh bien, en traversant ces sentiments au lieu de les refouler, je puise l’énergie nouvelle d’une «espérance active» qui me fait voir le monde autrement. Un monde réenchanté!


A lire: «Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie», Labor et Fides, 2015. «La Terre comme soi-même. Repères pour une écospiritualité», Labor et Fides, 2012

A voir: Michel Maxime Egger anime le réseau www.trilogies.org

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