«Les jeunes profitent-ils du chômage?» «L’individualisme est-il le mal de notre siècle?» «Faut-il à tout prix lutter contre les inégalités?» Et surtout: «Les étrangers volent-ils notre travail?» Soyons caricaturaux. Pour répondre à ces «questions impertinentes» (c’est le sous-titre de l’ouvrage collectif* dont il est question ici, publié par Labor et Fides et verni ce vendredi 29 avril à Genève avec une table ronde au Salon du livre**), on peut s’y prendre de trois manières. 1) En pondant des textes savants que personne ne lit. 2) En débitant des propos de comptoir au café du commerce dans le plus grand mépris des réalités. 3) En créant un espace partagé entre les sciences et le sens commun, dans lequel on peut faire des choix bien informés…

Restons caricaturaux. D’un côté, voici le monde des décisions politiques, qui mijotent dans des marmites variées (urnes, parlements, médias) et qui transforment des opinions infondées en textes de loi. De l’autre, voilà le monde académique, avec ses jargons abscons, ses chercheurs qui n’aspirent à être lus que par leurs pairs, son système où l’on avance dans une carrière suivant des critères coupés du monde extérieur, un peu comme on progresse d’un niveau à l’autre dans un jeu vidéo. Quelque part entre ces deux mondes parallèles, un troisième lieu, qu’aménagent virtuellement les quinze auteurs. Un endroit idéal où l’on trouverait «des pépites de science dans le cookie de la discussion de bistrot», souffle le politologue Nicolas Tavaglione, qui a codirigé l’ouvrage avec sa consœur Anouk Lloren et son confrère Laurent Tischler.

La société à l’heure de l’apéro

La genèse du projet remonte à 2013. Les trois curateurs de l’ouvrage, alors rattachés au Département de science politique et relations internationales de l’Université de Genève, abordent leurs jeunes collègues en leur proposant de prendre à bras-le-corps, à travers de courts essais fondés sur les résultats des recherches et destinés au grand public, une de ces grandes questions de sciences sociales qui surgissent entre une pistache et une gorgée de Spritz à l’apéro. Il faudra un petit effort pour convaincre les chercheurs. Car «parmi les choses qu’on demande pour obtenir et pour garder un travail dans le monde universitaire, la vulgarisation et l’intervention dans le débat public ne valent malheureusement pas grand-chose», note Laurent Tischler.

Alors, «Les étrangers volent-ils notre travail?» Non, d’après les masses de données récoltées sur la question, répond Damien Raess. Les mécanismes spontanés et institutionnels du marché n’aboutissent pas à transférer les emplois des autochtones aux immigrés. Mais il faut une régulation pour éviter la sous-enchère salariale et la précarisation des contrats; même si ces deux phénomènes, lorsqu’ils se produisent, touchent les ressortissants des vagues migratoires précédentes plutôt que les indigènes «de souche»…

Liberté, angoisse, domination

Question suivante: «Qui domine le monde?» Il est de plus en plus difficile de répondre, analyse Stephan Davidshofer: «La globalisation n’est pas habitée par un projet politique clairement identifiable.» Il y a trente ou cinquante ans, en dépit de la menace d’anéantissement nucléaire et des massacres qui se déroulaient dans les marges d’une guerre faussement «froide», le récit universellement partagé du conflit Est-Ouest avait un effet paradoxalement rassurant. Aujourd’hui, l’absence d’une telle narration globale se révèle stressante. Les théories du complot et la croyance dans le «choc des civilisations» ne parviennent pas à boucher le trou. Elles n’apaisent rien et gonflent le sentiment d’angoisse…

«Peut-on tout dire au nom de la liberté d’expression?» Oui et non, répond Noémi Michel. Oui, car seule une opinion publique complètement libre peut débusquer la vérité au milieu des préjugés, et donner à chacun l’assurance que son opinion a eu sa place dans le processus démocratique. Non, car les mots ont un effet: ils peuvent être des actes d’agression, d’exclusion, de violence, réduisant au silence et amputant la démocratie…

La traversée de la complexité

«Big Brother est-il notre meilleur ami?» se demande Nicolas Tavaglione. Autrement dit: la surveillance nous protège-t-elle? Non, car «sachant que nos actes sont scrutés et nos paroles enregistrées, nous vivons dans une conscience permanente des réactions possibles d’autrui». Cela peut déboucher sur l’autocensure et sur «l’aliénation – c’est-à-dire l’altération de la personnalité sous des influences extérieures, et la perte d’individualité consécutive». De plus, «comme des dangers nouveaux succéderont toujours aux anciens», cette érosion est potentiellement sans fin. Mais «Big Brother» n’est pas non plus notre pire ennemi, car «par confort consumériste ou par narcissisme digital», nous nous livrons nous-mêmes «à une armée de «Little Brothers» privés»…

La plupart du temps, on le voit, les réponses sont des variations sur les thèmes du «C’est compliqué», du «Oui et non», du «Non, mais…» ou du «Ça dépend». Après la traversée de la complexité, on se retrouve ainsi avec des divergences d’opinion et des oppositions entre intérêts. Car les faits avérés et les bons raisonnements ne tranchent pas tout seuls les grandes questions. Le livre n’est pas, quant à lui, un plaidoyer pour l’«expertocratie» ou pour l’attribution des pleins pouvoirs à une intelligence artificielle. Par ses éléments factuels et ses argumentations, par la diversité des positionnements de ses auteurs, l’ouvrage amènera ses lecteurs à changer d’avis sur tel sujet, à concevoir un doute salutaire sur tel autre, ou à consolider une opinion qu’ils avaient déjà. A chacun, il fournira «des armes pour affûter sa propre pensée», suggère Laurent Tischler.

Le comptoir au pouvoir

L’entreprise encouragera aussi, espérons-le, d’autres chercheurs à enrichir les discussions de bistrot. Même si, note Nicolas Tavaglione, «l’université prend un tournant de plus en plus insularisé, avec des règles sur les publications qui dissuadent les jeunes chercheurs de participer aux débats publics, parce que ça les retarde dans la course aux contrats». Et même si, d’autre part, «il est frappant de constater à quel point certains débats publics sont menés sans aucune référence aux avalanches de recherches disponibles en la matière».

Exemple? «Il arrive qu’un parlement débatte de la dépénalisation du cannabis et des stupéfiants en général sans aucune référence à trente ans de recherches prouvant que la guerre contre les drogues ne sert à rien». L’indifférence face aux constats empiriques, voire leur rejet, est semble-t-il particulièrement forte au sujet de l’islam. «Y a-t-il un problème d’islamisation rampante de la société suisse? Dans les discussions de bistrot, beaucoup de gens pensent que oui. Selon nos collègues experts dans l’islam en Suisse, eh bien non, il n’y a pas ce problème.» Que conclure? Partager le savoir, vérifier les faits et les raisonnements, c’est important. Sans cela, les propos de bistrot finissent par arriver seuls au pouvoir. Cela s’appelle le populisme: un courant politique dont le bilan historique est invariablement une farce ou une tragédie.

* Le livre: «Les étrangers volent-ils notre travail? Et 14 autres questions impertinentes», sous la direction d’Anouk Lloren, Laurent Tischler et Nicolas Tavaglione (Editions Labor et Fides)

** La table ronde: vendredi 29 avril de 18 à 19h au Salon du livre de Genève, Scène philo (emplacement A167), avec Laurent Tischler et Nicolas Tavaglione, en présence de plusieurs des auteurs. Animation: Nic Ulmi