Portrait

Willy Uldry, parole rédemptrice

Victime d’un placement forcé chez des religieuses, Willy Uldry a connu une enfance brisée. Après des années de silence, il s’est mis à parler. Il est l’un des témoins clé d’un remarquable documentaire de France 3 diffusé lundi. Portrait d’un homme que la parole a libéré

Il aura fallu soixante ans pour que son sac de cailloux se transforme en sacoche légère. Il aura fallu «trop de cris et trop de silence», les cris des enfants soumis aux sévices des bonnes sœurs et le mutisme observé par les braves gens alentour. Il aura fallu la révolte, puis l’enfouissement et enfin le courage de la parole. Il aura fallu un film enfin, pour délester Willy Uldry de son éprouvant fardeau.

Un documentaire de France 3

Lundi 16 mai, sur France 3, les Romands découvriront Au Nom de l’ordre et de la morale, un documentaire de Bruno Joucla et Romain Rosso, lauréat du Grand Prix au Figra 2016. Une plongée dans la mémoire des enfants retirés de force à leurs parents, des jeunes stérilisés ou emprisonnés sans procédure judiciaire, un pan sombre de l’Histoire que la Suisse est en train d’affronter. Le Fribourgeois Willy Uldry y crève l’écran, avec une profondeur, un ton, une amplitude que douleur ni honte ne seront parvenues à anéantir. Ecouter Willy, ce n’est pas s’apitoyer. Mais découvrir un homme abandonner l’ombre pour la lumière. Ecoutez-le, c’est la dernière fois qu’il parlera.

Tout commence il y a deux ans

Tout commence il y a deux ans, lorsque le scandale des enfants placés émerge. Willy, sous-officier instructeur à la retraite, partage alors son temps entre ses ruches de Neyruz et le soleil d’Amérique latine. Willy se refuse à l’hiver. L’hiver ou son enfance fracassée lorsque, interné dans un orphelinat de religieuses à Avry-devant-Pont avec ses six frères et sœurs, il souffrira les coups, la cruauté, l’absence de la maman à qui ils ont été ravis, ce froid qui mord l’âme et les doigts aux ongles meurtris sous la férule des nonnes. Et les hurlements des siens dans la nuit froide, «des cris différents selon l’instrument que les bourreaux en soutane utilisaient, et puis le frère supplicié qui réapparaît le lendemain, avec cet impénétrable sourire de Joconde qui cachait la douleur, la peur, la honte, la culpabilité.»

Le silence comme moyen de défense

Il se refuse à l’hiver, Willy, il s’en protège ainsi que de son passé, par le silence. Il a choisi de vivre, a trouvé en l’armée «une ligne qui redonne confiance et remet en selle après des années perdues». Mais voilà que la politique le rattrape. Il lit, dans la presse, que le canton de Genève où il est né ne participera pas au fonds de solidarité de la Confédération car il ne serait pas concerné par la thématique des placements forcés. Il décide alors d’affronter la saison froide, pressent que s’exposer, c’est prendre le pari de la guérison. «Willy avait fait de son enfance un tabou, explique Lucienne, son épouse. Alors au début, j’avais peur qu’il témoigne. Car il en a passé, des nuits blanches. Quand j’ai compris qu’il avait besoin de la vérité, je l’ai encouragé. Plus cela avançait, plus ça le calmait.»

Rencontre avec Mauro Poggia

Il livre au Matin un premier témoignage, puis rencontre le conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia, envers lequel il n’a qu’une supplique: lui restituer son passé en ouvrant les archives. Mais celles-ci ne sont livrées que partiellement, au prétexte qu’elles auraient disparu. Willy n’en croit rien. Surgit alors une équipe de tournage française, qui veut réaliser un ambitieux documentaire et l’enjoint à y participer. Il hésite: «Je ne voulais rien de larmoyant ni de sensationnel. J’ai mis du temps à me laisser convaincre. Pouvais-je leur faire confiance en leur confiant cette douleur?»

Au-delà de cette interrogation, il redoute une autre épreuve: son témoignage exhumera fatalement la mémoire de ses parents. «Je savais que toute cette racaille, bonnes sœurs, curés violeurs, pharisiens petits-bourgeois qui nous dénonçaient pour être puants et mal vêtus, vieux flics, tuteurs, charognes, sans compter les politiques, allaient, une fois encore, m’entraîner dans le couloir du mensonge et trahir mes parents. Ce risque-là était le plus dur à courir.»

Le couloir du mensonge

A ce qu’il appelle «le couloir du mensonge», il oppose «la vérité des archives». Il a vu juste. Sous la pression des journalistes français, celles-ci vont parler. Les dix classeurs fournis racontent une époque où on jugeait l’inconduite morale d’une famille aux haillons des gosses, à leur présence tardive dans la rue, à la gaieté suspecte d’une mère divorcée, à un père qui vit «avec sa maîtresse et à qui il serait contre-indiqué de confier les enfants», selon un document. Mais surtout, les archives des Uldry disent une mère qui a cherché à récupérer ses gosses. C’est immense. «Le jour où Willy a découvert cela, il a dit «maman» pour la première fois, rapporte Lucienne. Il avait trouvé la paix avec elle.» De la poussière des vieux papiers surgit aussi une autre révélation: «Avant, je n’avais pas de passé. Et c’est dur de construire sa vie sans avoir quelqu’un derrière soi.»

Thérapie par la parole

Depuis qu’il a quelqu’un derrière, Willy ne regarde plus de la même manière celles qui viennent devant: ses filles. A une dureté intransigeante à leur égard a succédé la bienveillance: «Avant, les aider dans les coups durs m’était impossible. Mon message se résumait à leur dire de lutter sans jamais attendre l’aide des autres.» L’une d’entre elle découvrira le passé de son papa sur le petit écran. «Je ne parlais pas pour éviter qu’on me plaigne, je refusais la pitié. J’ai fait comme ma mère, qui n’a jamais raconté son histoire.» Cette thérapie par la parole lui aura aussi permis de recréer des liens avec ses frères et sœurs, désunis par un système politique et social épris de conformisme et rétif à la contrition.

Charles Morerod descend du piédestal

S’il en est un qui en prend acte dans ce documentaire, c’est Charles, comme l’appelle Willy. Entendez Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. Car pour lui, Monseigneur est devenu un homme en descendant du piédestal sur lequel l’Eglise campait: «Il admet les fautes d’une institution jusqu’ici intouchable, et dans sa position, il faut être à la fois grand et humble pour le faire. Lui que je regardais vers le bas, je lève maintenant les yeux pour le saluer.» En revanche, rien de tel envers Genève, pour qui Willy cultive la rancœur: déjà réticent à partager sa mémoire administrative, le canton n’aura pas écrit la moindre lettre de regret.

Mais Willy, lui, a enfin écrit son histoire. Comme une manière de rédemption. Ecoutez-le, c’est la dernière fois.

*Au Nom de l’ordre et de la morale, lundi 16 mai à 22h25 sur France 3


Profil

1948 Naissance à Genève

1951 Il est placé chez les religieuses à Avry-devant-Pont

1956 Il contracte la tuberculose, départ pour le sanatorium de Leysin

1958 Placement chez des fermiers

1972 Entre à l’armée

2015 Tournage du documentaire

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