Technologie

Comment survivre à la «disruption»

Le néant de la «data economy» ou la reconstitution de nos sociétés sur un mode contributif: pour Bernard Stiegler, c’est le moment de choisir…

Au fil d’un demi-millier de pages qui commencent par «Inch’Allah» et se terminent par «il faut rêver», Bernard Stiegler ne définit pas la disruption. Le terme, emprunté à la physique nucléaire, et en particulier aux expériences menées dans des chambres closes suggestivement appelées «tokamaks», indique «l’apparition brutale d’instabilités». Dans le jargon de notre âge numérique, le mot désigne la faculté qu’a désormais une innovation de déstabiliser des secteurs entiers de l’économie et de la société. Relevons aussi (ce n’est pas sans rapport) que dans la terminologie de l’Association médicale américaine, un «médecin disruptif» (disruptive physician) est un praticien dont le comportement exécrable mine la santé de son entourage. Nous voilà fixés.

Bernard Stiegler ne définit pas la disruption, car ce n’est pas son objet. Son nouveau livre se place Dans la disruption: le sujet, c’est nous, en plein dedans. Nous, avec nos «processus d’individuation» anéantis par la conversion de notre intériorité en données livrées au calcul automatique. Nous, avec notre «protention» (c’est-à-dire «le désir et l’attente de l’à venir») court-circuitée par les algorithmes. Nous, confrontés à la «désinhibition devenue hégémonique» qu’exemplifie la figure répulsive d’un Dominique Strauss-Kahn. Nous, en quête d’outils pour effectuer une bifurcation dont l’enjeu est illimité: d’un côté le néant, de l’autre, si tout va bien, la «reconstitution d’une véritable société». Tel est le constat du philosophe français, théoricien et praticien de l’innovation, pionnier du numérique et de la réflexion socio-technique – et aussi, dans des vies précédentes, tenancier d’un club de jazz et taulard, comme il le rappelle lui-même, mêlant l’analyse à l’expérience vécue, fidèle en cela aux fondements de la phénoménologie.

«Comment ne pas devenir fou?» demande le sous-titre du livre. Et comment en sommes-nous arrivés à rendre incontournable une telle question? Par un long chemin sociétal, répond Stiegler, qui passe par «l’inversion du projet de la philosophie des Lumières» et qui aboutit à l’actuel «capitalisme ultra-libertarien», issu des révolutions conservatrices qui travaillent à la «liquidation pure et simple de la puissance publique». Par un long chemin technologique, aussi, qui demeure quant à lui dans l’impensé, car depuis Platon, la philosophie refuse pour l’essentiel de penser la technique. Au point de convergence de la disruption numérique et de la crise climatique, Stiegler place le témoignage d’un jeune homme de quinze ans appelé Florian: «On n’a plus ce rêve de fonder une famille, d’avoir des enfants, un métier, des idéaux, parce qu’on est convaincu qu’on est une des dernières générations avant la fin». Que faire? S’abandonner à la folie, cultiver des pensées suicidaires comme des plantes grimpantes? Minute…

Le Temps: La situation que vous décrivez est-elle le produit de la technologie elle-même, ou plutôt du cadre socio-politique?

Bernard Stiegler: Il y a des effets structurels liés à ces technologies de calcul qui peuvent aller quatre millions de fois plus vite que nous. Mais on peut utiliser ces outils autrement que pour faire de la data economy. Au départ, le Web n’était d’ailleurs pas conçu pour faire de la captation de données: c’était un espace de publication, dont le succès était lié à la possibilité de participer à la vie publique en publiant. À la Renaissance, l’imprimerie avait ouvert un espace public qu’on a appelé la République des Lettres. Le Web ouvrait potentiellement un nouvel espace qu’on aurait pu appeler la République du Numérique. Cela s’est fait au début, mais rapidement, surtout depuis une dizaine d’années avec les réseaux sociaux, Internet est devenu un système de captation des comportements, pour développer ce que la juriste belge Antoinette Rouvroy appelle la gouvernementalité algorithmique, c’est-à-dire le contrôle des individus par les algorithmes.

- Est-ce encore possible de bifurquer?

- Non seulement c’est possible: c’est absolument indispensable. Le système computationnel tel qu’il fonctionne aujourd’hui produit une standardisation, une homogénéisation des espaces existentiels, qui conduit à une destruction des sociétés. De plus en plus, les gens ont des rapports médiatisés par des algorithmes, et ceux-ci se substituent aux systèmes sociaux. Il en résulte une perte du sentiment d’exister qui provoque de la frustration, de la violence et de la folie, c’est-à-dire du désespoir et de la dénoétisation: une destruction de capacités cognitives. Sur le plan économique, avec le développement de l’automatisation, on annonce la destruction de la moitié des emplois en Europe et aux Etats-Unis. Si on ne veut pas également détruire la moitié du pouvoir d’achat, donc de la consommation et de l’activité économique, il faut redistribuer le revenu en dehors d’une activité salariée qui existe de moins en moins.

- On sait que vous avez un plan…

- Il faudrait distribuer les gains de l’automatisation à travers ce qu’on appelle un revenu contributif, rémunérant les gens qui augmentent leurs capacités d’agir, au sens où l’entendait l’économiste indien Amartya Sen. Je développe en ce moment un projet dans l’établissement public territorial Plaine Commune, un territoire de 430 000 habitants en Seine-Saint-Denis. Nous créons là une chaire de recherche contributive, en partenariat avec des universités et des entreprises, avec le soutien de trois ministres. Il s’agit, pour commencer, de distribuer un revenu contributif à quelques centaines de jeunes tirés au sort, dont nous accompagnerons l’insertion dans un dispositif reposant sur l’acquisition de savoirs. Ces derniers ne sont pas seulement académiques: on parle également de savoir-vivre et de savoir-faire dans des domaines qui peuvent être le sport ou la cuisine.

Dans une étude célèbre, Amartya Sen se demandait pourquoi la mortalité des hommes adultes était plus élevée dans le quartier new-yorkais de Harlem qu’au Bangladesh. Pour répondre, il avançait une explication fondée sur les savoirs collectifs qui, disait-il, conféraient aux Bangladais une capacité de résister à l’adversité incomparablement plus élevée. Dans le monde occidental, les gens sont très prolétarisés: ils n’ont plus de savoirs, ils n’ont que des compétences pour faire fonctionner une caisse de supermarché, un logiciel de gestion comptable ou des outils de data dans la finance. Ils ne sont dès lors plus capables de produire du changement, ils ne font qu’augmenter le caractère standardisé du système. Le revenu contributif rémunère, au contraire, l’activité d’individus qui acquièrent et valorisent des capacités leur permettant d’enrichir le social. Nous sommes par ailleurs favorables au revenu inconditionnel: ces deux dispositifs sont complémentaires.

- Il peut donc y avoir un avenir «Dans la disruption»…

- Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il est absolument fondamental de développer, en utilisant les algorithmes qu’exploite aujourd’hui la data economy, une économie contributive qui ne rejette pas la disruption, parce que ça ne sert à rien, la disruption est un état de fait et personne ne l’empêchera. Mais il faut une nouvelle forme de puissance publique et une politique européenne élaborant un modèle alternatif pour ces technologies. Il est urgent de reconstruire une écologie du rêve, de la pensée, des relations sociales, et il faut le faire dans l’expérimentation, plutôt que simplement à travers la théorisation. Il y a aujourd’hui des procédés de dénégation, les gens ne veulent pas entendre parler de l’extrême gravité de la situation. Mais à partir du moment où il y aura des vraies perspectives, ils seront capables d’en discuter.


Bernard Stiegler, «Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou?» (Editions Les Liens qui libèrent, 480 p.)

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