Dominations

Le sexe construit la politique (et vice-versa)

Pour Joan W. Scott, invitée d’honneur des Journées suisses d’histoire, le genre est constitutif de toutes les relations de pouvoir

C’est l’histoire d’une institutrice, ancienne ouvrière lingère, qui revendique le droit d’être élue. «Absurde», lui rétorque le député Pierre-Joseph Proudhon: l’idée qu’une femme puisse être législatrice est aussi insensée, dit-il, que celle qu’un homme puisse être nourrice. «Ah bon?» se rebiffe Jeanne Deroin. Et elle cloue le bec du mufle avec une question en dessous de la ceinture: «Quels sont donc, pour vous, les organes nécessaires pour exercer la fonction de législateur?» On est en 1849 et on prépare les élections législatives de la Deuxième République française, qui auront lieu au mois de mai au suffrage universel masculin…

Historienne états-unienne, professeure émérite à l’université de Princeton, invitée d’honneur des quatrièmes Journées suisses d’histoire tenues à l’université de Lausanne la semaine dernière, Joan W. Scott aime répéter cette anecdote. «Les gens rigolent quand je la raconte. Mais ce n’est pas seulement une histoire drôle. Elle est révélatrice des enjeux à l’œuvre», explique-t-elle. On assiste là, selon la chercheuse, à l’expression d’un «inconscient politique» en action: celui pour lequel la confusion entre pénis et pouvoir est constitutive à la fois de la politique et de la masculinité.

Conséquence majeure de ce mélange des registres: la question du genre (c’est-à-dire de tout ce qu’une société bâtit à partir de la différence biologique entre les sexes) ne concerne pas seulement les rapports entre les femmes et les hommes, mais également toutes les autres relations sociales et formes de pouvoir. L’historienne s’attelle depuis trente ans à le montrer.

Tabous et «French theory»

«Ce que j’ai toujours recherché, c’est le fait d’être surprise», annonce-t-elle. Joan W. Scott aime que le monde l’étonne, et elle le lui rend bien. Elle prend plaisir à décontenancer son public, lors de sa conférence lausannoise, en se référant longuement au Freud de Totem et tabou: le livre de 1913 dans lequel une horde de mecs fonde la société humaine en dévorant un roi père tyrannique et «omnigame» (toutes les femmes sont ses femmes), puis en instaurant des lois pour empêcher que l’histoire se répète. Dans la foulée, la chercheuse parachève la démonstration entamée il y a tout juste trente ans, dans un texte marquant publié en 1986* où elle appelait à injecter la notion de genre dans l’étude de l’histoire.

Dans cet article fondateur, Joan W. Scott affirmait que, de toutes les formes d’inégalité et de domination, celle qui se fonde sur la différence sexuelle occupe une position particulière: c’est le genre, écrivait-elle qui «légitime et construit les rapports sociaux» dans leur ensemble. Affirmation audacieuse, surgissant au bout d’un parcours intellectuel alimenté successivement par le marxisme, le féminisme et la «French theory» (Foucault, Deleuze, Derrida). «Mon article de 1986 ne théorisait pas pleinement la manière dont le genre et la politique se construisent mutuellement. Maintenant, trente ans plus tard, je pense être prête à m’y essayer.» Voyons un peu.

L’énigme de la différence

Avec l’abolition de la monarchie absolue (comme après le festin où l’on cannibalisait le père tout-puissant chez Freud) et avec l’avènement de la démocratie moderne, les inégalités entre les individus qui composent la nation cessent d’être fixées dans un ordre naturel d’origine divine: le statut de chacun devient instable et incertain. Heureusement, se dit-on, une différence demeure, gravée, si l’on ose dire, dans le marbre de la chair. «La nature nous a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants?» lance ainsi, en 1793, le dénommé Pierre Gaspard Chaumette, en justifiant l’exclusion des femmes de la vie politique sous la Révolution.

Mais la différence que la nature instaure par le truchement du sexe est-elle vraiment claire? Pas tant que ça… Les hommes et les femmes étant à la fois si dissimilaires et tellement semblables, chaque société déploie de grands efforts pour réaffirmer sans cesse cette différence et fixer ses implications. C’est cela, précisément, qu’on appelle «genre»: une notion «qui ne nie pas la différence sexuelle, mais qui l’historicise; c’est une série d’articulations, historiquement spécifiques, définissant le masculin et le féminin, afin de dissiper l’indétermination associée à la différence sexuelle», définit Joan W. Scott. Voilà, en effet, une situation doublement anxiogène: d’un côté, la position instable des individus dans un système politique non tyrannique; de l’autre, l’incertitude quant au sens qu’il faut donner à «l’énigme permanente» qu’est la différence sexuelle.

Le voile qui dévoile

C’est pour parer à cette indétermination, selon l’historienne, que le genre et la politique œuvrent à se consolider mutuellement. La différence biologique entre les sexes est «une matrice sur laquelle reposent les visions de l’ordre social, économique et politique»: elle permet de continuer à penser que le fondement de toutes les inégalités est naturel. «Les différences sexuelles ont été utilisées pour signifier toutes sortes d’autres différences (raciales, religieuses, civilisationnelles) et pour établir des hiérarchies à l’intérieur de celles-ci.» C’est ainsi que, dans tout rapport de pouvoir, la représentation du dominant est masculinisée (parfois d’une manière franchement caricaturale, «voyez Donald Trump ou Silvio Berlusconi»), celle du dominé est féminisée.

Depuis sa thèse de doctorat sur les verriers de Carmaux, en 1974, le principal terrain d’étude de Joan W. Scott est la France. Elle y revenait tout récemment, en avril dernier, dans un article sur «Cette étrange obsession française pour le voile», reprenant un argument qu’elle développait déjà dans The Politics of the Veil (2007), son seul ouvrage non traduit en français.

Encore une histoire d'«inconscient politique» en action: «Le voile musulman rend visible – ostensible, selon le terme officiel – le fait qu’il existe dans chaque société une tension, une difficulté autour de la différence sexuelle. L’universalisme républicain français (et ce que j’ai appelé la «théorie française de la séduction», selon laquelle les femmes se soumettraient naturellement et de leur plein gré par «consentement amoureux») voudrait nier cette difficulté, qui contredit le principe abstrait de l’égalité. Le voile dévoile précisément cette contradiction au cœur du républicanisme français: c’est sans doute pour cela qu’il paraît si intolérable.»

* «Le genre: une catégorie utile d’analyse historique» , repris en volume dans De l’utilité du genre (Fayard, 2012)

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