Numérique

Fabriquer un jeu vidéo en 45 heures

A Neuchâtel, amateurs et professionnels des métiers numériques s’affrontent et s’entraident à l’«Epic Game Jam». Preuve que la créativité vidéoludique est accessible à tous

C’est le mariage entre le jeu vidéo (game) et le bœuf musical (jam). Le principe de la game jam? Réunir des développeurs, des musiciens, des dessinateurs, des programmeurs et des scénaristes, professionnels et amateurs, dans le but de créer un jeu vidéo en quelques heures. A Neuchâtel, depuis 2014, l’«Epic Game Jam» occupe les marges du Neuchâtel International Fantastic Film Festival (NIFFF).

Pendant trois jours, une cinquantaine de participants vont ainsi investir le dernier étage de la Case à Chocs. Les instructions étant diffusées en ligne via la plateforme Twitch, certains participent à distance. Pas de prix, pas de mention: à l’«Epic Game Jam», les équipes originaires de Suisse mais aussi d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Australie ou de Nouvelle-Zélande s’inscrivent pour l’ambiance et la beauté du geste. Top départ! Elles ont 45 heures.

Travail d’équipe

Première chose à faire: rassembler les différents pôles de compétences (programmeur, graphiste, scénariste, etc.). Certains doivent tenir le rythme, assembler la structure, mettre en place les mécanismes du jeu, tandis que d’autres alignent les improvisations loufoques, qu’elles soient textuelles, visuelles ou sonores. Sarah, dont c’est la troisième game jam, est testeuse de jeux, webmaster, mais aussi maquilleuse. Elle a réalisé, pour cette édition, de nombreux dessins en 2D. «J’ai participé pour l’expérience: rencontrer des personnes qui partagent mes centres d’intérêt, développer des compétences connues ou nouvelles, apprendre un maximum. J’ai également pu réutiliser ce que j’avais appris lors des game jams précédentes.» Le ton est à la découverte et à la collaboration. «Je suis venue seule pour cette jam, sans équipe, et très rapidement je me suis retrouvée avec trois programmeurs et un deuxième artiste. Nous avons aussi demandé au compositeur d’une autre équipe de venir enregistrer quelques sons pour nous.»

Pour Jérémy Cuany, co-organisateur, il est important que toute personne intéressée par les jeux vidéo puisse être accueillie à l’«Epic Game Jam». «L’idée est de décomplexer tous les participants. Faire un bon jeu en 45 heures est vraiment très difficile. En allant dans l’absurde le plus complet, grâce à de nombreux sous-thèmes, nous faisons comprendre aux participants qu’il faut lâcher prise et embrasser la création. Pour de nombreuses personnes, il s’agit de leur première expérience. Il ne faut pas avoir peur de l’échec.» Même si l’«Epic Game Jam» accueille également des candidats rompus à l’exercice: «D’autres participants viennent car ils sont créateurs de jeux vidéo et souhaitent explorer de nouvelles pistes, créer de nouveaux prototypes. C’est pour eux l’occasion d’aller à l’encontre de ce qu’ils ont l’habitude de faire, de se lâcher et de tenter quelque chose de complètement nouveau en prenant de nouvelles directions.»

Pas de compétition

Dans la Case à Chocs, les heures défilent, des sous-thèmes plus farfelus les uns que les autres sont piochés («Unicorns are so 2015», le mème «Thanks, Obama!»). Les intégrer dans le jeu permettra d’engranger un maximum d’«epic points». Au contraire d’événements centrés sur la programmation et organisés dans des universités américaines avec d’importants prix en espèce à la clé, les organisateurs de l’«Epic Game Jam» n’ont pas cherché à mettre en place une compétition. «Nous attribuons des «epic points» un peu aléatoirement, lors d’une diffusion sur Twitch où nous testons tous les jeux, explique Jérémy Cuany. C’est dans cet esprit que la game jam est organisée, comme une manière de se moquer du concept de concours.»

Un tel événement veut aussi montrer aux néophytes qu’élaborer un jeu vidéo est plus facile qu’ils ne le croient. Et qu’aujourd’hui, avec un minimum de connaissances en programmation, on peut sortir un produit abouti grâce aux outils disponibles en ligne gratuitement. Hazal, dont c’est la première participation, incarne cette nouvelle génération de designer. «J’ai commencé à programmer récemment, en marge de mes études dans l’ingénierie horlogère. J’avais déjà réalisé un premier jeu. Je suis venue ici dans le but de m’améliorer, mais aussi pour l’ambiance. Pour moi, le jeu vidéo est une passion et grâce à un événement comme celui-ci, je peux découvrir comment on les crée. Réaliser son propre jeu est une expérience que je souhaite à tout le monde de vivre.»

Le jeu auquel Hazal et Sarah ont contribué s’intitule «Racing an Epic Disease», une histoire de virus qu’il faut courser à travers le cœur, les poumons et le cerveau d’un corps humain. Autre jeu, autre genre: «R.E.D.» propose d’incarner un soldat soviétique poursuivi par une horde de zombies (capitalistes) dans un monde forcément postapocalyptique. Tandis que «What the deuce…» invite le joueur à se balader en vision à la première personne dans des champs aux couleurs hallucinées, armé… d’une locomotive à vapeur. Alors oui, même en 45 heures, il est possible de réaliser un jeu en 3D.

Notoriété à la clé?

Une créativité sous acide qui n’a pas empêché, par le passé, quelques jeux d’obtenir un certain succès après un développement poursuivi au-delà de l’«Epic Game Jam». «Lors de la première édition, les membres du studio Rogue Snail avaient créé Relic Hunters Zero. Le jeu est aujourd’hui disponible sur Steam, la principale plateforme de téléchargement de jeux vidéo», confirme Jérémy Cuany. Reste que le débouché commercial n’est pas la principale motivation de l’événement. «L’important pour nous est l’apprentissage. Même les participants ayant eu l’impression d’être bloqués nous disent qu’ils veulent revenir parce qu’ils ont découvert ici de quoi progresser.»

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