SOCIOLOGIE

Une Suisse «eudémoniquement» heureuse?

Le «bien-être subjectif» est au coeur de l’édition 2016 du «Rapport social», croisant les indicateurs socio-économiques et la satisfaction existentielle

«Eudémoniste»: retenons ce mot, qui paraît surgir d’un récit fantastique ou d’un mythe antique. Emprunté au vocabulaire des philosophes et injecté désormais dans les sciences sociales, le terme désigne une forme de bien-être, de satisfaction ou de bonheur qui n’est pas liée à une évaluation rationnelle de sa propre vie, ni aux manifestations mouvantes des émotions, mais à l’impression générale de «faire du sens», comme on dit. Retenons ce mot, donc, et ressortons-le lorsque, dans une conversation de café, il s’agira de commenter le «bien-être subjectif» des Suisses analysé dans le Rapport social 2016. Utilisons ce terme pour éviter de dire «les Suisses sont satisfaits» (ce qui nous ferait passer pour un peu fats, niais, bornés) ou «les Suisses sont heureux» (ce qui nous vaudra un scepticisme sévère et des regards narquois). Disons plutôt que nous sommes une population assez eudémoniste.

Le bien-être subjectif des habitants de la Suisse, et sa relation avec des variables objectives, est le nouveau territoire qu’explore l’édition 2016, publiée par les éditions Seismo et présentée mardi à Berne, de cette série d’études quadriennales, pilotées par le Centre de compétences suisse en sciences sociales (FORS) avec le soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique. L’examen des indicateurs socio-économiques, culturels et politiques y est systématiquement mis en rapport avec les perceptions positives ou négatives de la population. Le rapport analyse par exemple la composante relationnelle du bien-être, liée à la «consommation de biens sociaux». Ces derniers sont constitués par «des invitations d’amis pour un repas, la quantité et la qualité des contacts avec les voisins, la parenté et les amis»: des «biens» qui ne «s’achètent» pas avec de l’argent, mais avec du temps.

Une satisfaction en U

Alors, eudémoniquement heureux? Pas tout le monde, et pas tout le temps. Par exemple, «il est possible d’observer un effet lié à l’âge; la relation entre ce dernier facteur et la satisfaction prend la forme d’un U, avec un niveau de satisfaction supérieur chez les jeunes (en l’occurrence les moins de 24 ans) et les personnes d’un certain âge (66 ans et plus) et inférieur parmi les individus d’âge moyen». La satisfaction existentielle globale dépend également «du type de ménage dans lequel on vit»: les couples sans enfants «se disent les plus satisfaits» par rapport aux singles et aux familles avec progéniture… On est moins étonné d’apprendre que «grosso modo, plus on est prospère (et donc en principe bien intégré), plus on est satisfait; plus on est pauvre (et en conséquence en déficit d’intégration selon toute vraisemblance), plus on est insatisfait». Evidence alarmante, lorsqu’on sait qu'«une grande part des inégalités sociales sont liées à des questions structurelles» et que les «inégalités de formation» ont tendance, en Suisse plus qu’ailleurs, à se reproduire d’une génération à l’autre.

Plus loin, dans le chapitre consacré à la «Régulation politique», on apprend que les personnes ayant un positionnement au centre et à droite affichent une «satisfaction par rapport à la vie» légèrement plus élevée que les personnes situées à gauche. Ces dernières expriment en revanche une «confiance à l’égard du gouvernement» et une «satisfaction par rapport au fonctionnement de la démocratie» légèrement plus marquées. Sur le plan international, l’idée que «le système politique permet à la population d’influencer l’attitude du gouvernement» est plus répandue en Suisse que dans les autres pays d’Europe. La Suisse dépasse également le reste du continent en termes de confiance dans le système judiciaire et dans la police. Une nuance, toutefois: confrontée à l’affirmation «le gouvernement n’a que faire de ce que pensent les gens comme moi», 45% de la population suisse ayant un niveau de formation bas (et 18% de celle ayant une formation élevée) trouve que cette phrase reflète sa pensée… À la question «la participation politique est-elle un facteur de bonheur?», les auteurs (avec prudence, car il s’agit là d’une «vaste terra incognita à défricher») répondent enfin que oui: «Quiconque participe au processus politique semble prendre davantage conscience de sa capacité à faire bouger les choses (bien-être eudémoniste actif).»

Vertus du mécontentement

Plutôt pas mal, donc? Minute. Un graphique, page 176, nous saute aux yeux avec ses courbes descendantes. Il représente l’évolution de la satisfaction dans plusieurs domaines, et notamment «avec la vie en général», à partir de 2000. On découvre ainsi que le bonheur/bien-être/sentiment de satisfaction générale, qui voit la Suisse «en tête de liste des pays européens, aux côtés de la Suède, du Danemark et de la Finlande», est résolument embarqué dans un trend à la baisse. Ce qui n’est pas entièrement une mauvaise chose aux yeux des auteurs: «En ne rapportant que le haut degré de satisfaction générale, le risque existe que des mesures politiques novatrices restent lettre morte, que des réformes nécessaires ne soient pas entreprises et que des inégalités soient acceptées puisque, in fine, la population est contente.»

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Franziska Ehrler, Felix Bühlmann, Peter Farago, François Höpflinger, Dominique Joye, Pasqualina Perrig-Chiello, Christian Suter (dir.), Rapport social 2016: bien-être (Editions Seismo, 328 pages)

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