Emploi

Sept femmes racontent leur expérience de mère au travail

Humiliations, remarques déplacées voire licenciement: la grossesse peut être source de conflit dans l’entreprise. Témoignages

Sept témoignages pour accompagner notre enquête: Les jeunes mères fauchées dans leur carrière après leur grossesse


Chloé*, 34 ans, indépendante, Vaud

«Cette expérience m’a laissé un goût d’injustice»

«Cadre à l’Etat de Vaud depuis trois ans, j’avais réussi à atteindre une position intéressante au prix de longues études. Tout allait pour le mieux jusqu’à ma première grossesse. Lors de l’entretien, mon supérieur a été clair: soit j’acceptais de continuer à 100% à mon retour, soit je démissionnais. Or, le plein-temps était inenvisageable pour des raisons économiques et d’organisation. Même si mon mari m’épaulait, le coût d’une place en crèche était trop important. Et la seule alternative qu’on me proposait était une rétrogradation en bas de l’échelle. Après tout ce que j’avais sacrifié, je n’ai pas pu m’y résoudre. Mon domaine étant très masculin, j’avais heureusement anticipé ces difficultés en développant mon activité indépendante en parallèle. Même si je m’en sors bien aujourd’hui, cette expérience m’a laissé un goût d’injustice, comme si je n’avais pas le droit de conserver deux choses qui m’étaient chères.»


Bérénice*, 33 ans, en recherche d’emploi, Vaud

«J’ai systématiquement droit à un interrogatoire sur mes projets de maternité»

«Depuis que mon fils est entré à l’école, je cherche à retrouver un emploi. A chaque entretien dans une agence de placement, j’ai systématiquement droit à un interrogatoire sur mes projets de maternité. Dans les formulaires, les questions figurent à côté de l’onglet «maladie», je trouve cela très indélicat, il s’agit de ma vie privée. Je constate une aggravation depuis que je me suis mariée, comme si l’employeur considérait le risque comme accru. Oui, j’ai choisi d’avoir un enfant, mais ma carrière n’est pas condamnée pour autant. Je suis encore jeune, je refuse de porter la culpabilité de la maternité.»


Lætitia*, 28 ans, employée dans une multinationale, Genève

«Je ne suis qu’au sixième mois et j’appréhende déjà mon retour»

«J’adore mon job, cela fait quatre ans que je m’épanouis dans ma fonction avec des responsabilités et des opportunités grandissantes. Mais depuis que je suis tombée enceinte, l’ambiance au travail s’est dégradée. Mon chef avec qui je m’entendais à merveille me considère différemment, je le vois dans ses yeux. Il a refusé de m’accorder un 80% pour la fin de ma grossesse. C’était un vrai choc. Je ne suis qu’au sixième mois et j’appréhende déjà mon retour alors que je devrais me concentrer sur l’arrivée de mon premier bébé. Avant tout cela, j’étais sûre de vouloir deux enfants, maintenant j’hésite, je sens que mon employeur ne l’acceptera pas.»


Delphine*, 32 ans, employée dans une multinationale, Vaud

«Je ne voulais pas prendre le risque de me griller»

«Je suis enceinte de mon deuxième enfant, mais mon patron ne le sait pas. J’attends d’avoir atteint les trois mois pour lui annoncer la nouvelle. Au cas où quelque chose tournerait mal, je ne veux pas prendre le risque de me griller une chance. Malgré tout, je m’attends à des négociations tendues. Une collègue qui voulait revenir travailler à mi-temps n’a pas été écoutée et a fini par être licenciée. Je ne veux pas qu’il m’arrive la même chose. C’est incroyable de culpabiliser à l’avance pour quelque chose de naturel. Lorsque les hommes s’absentent pour leurs cours de répétition à l’armée, personne ne trouve rien à redire.»


Myriam*, 30 ans, auxiliaire de la petite enfance, Valais

«Je me réjouissais de reprendre le travail»

«Lorsque je suis tombée enceinte, je travaillais comme auxiliaire remplaçante dans une crèche. Ma cheffe m’a fait signer un contrat à durée indéterminée. J’étais ravie. Entre-temps, la direction a changé, je ne l’ai su qu’après-coup. A la fin de mon congé maternité, j’étais toujours sans nouvelles de mon employeur. Moi qui avais tout prévu pour faire garder mon nouveau-né et qui me réjouissais de reprendre le travail. A force d’insister, la nouvelle responsable m’a finalement convoquée pour m’expliquer que mon contrat arrivait à son terme et que je devais quitter mon poste dans les trois mois. Ça a été très brutal. J’ai tenté de m’accrocher, je voulais à tout prix qu’ils reconnaissent leur erreur. Ça n’a pas marché, j’ai fini en arrêt maladie pour dépression.»


Chantal*, 33 ans, décoratrice, Neuchâtel

«J’avais la boule au ventre en arrivant au travail»

«Quand je suis tombée enceinte, je travaillais depuis moins d’un an comme décoratrice dans un centre commercial. On avait énormément de travail et mes collègues m’ont fait comprendre que je leur faisais un sale coup. J’avais des contractions et la boule au ventre en arrivant au travail le matin. J’aurais voulu reprendre à 50% après mon congé maternité, mais pour mon employeur, c’était exclu. Ils m’ont dit: «On peut te proposer un poste de caissière à 50% mais entre nous, tu as meilleur temps de te mettre au chômage». J’ai reçu ma lettre de licenciement à la fin de mon congé maternité. J’ai cherché un nouveau travail et lors des entretiens d’embauche, on me demandait si je comptais tomber enceinte à nouveau. J’ai préféré être claire et dire oui, pour éviter une nouvelle spirale négative, je n’ai pas obtenu de poste. J’ai fini par me lancer en tant qu’indépendante. Financièrement, ce n’est pas facile, mais je suis très bien sans chef.»


Cécile*, 35 ans, ingénieur chimiste reconvertie dans la production de cosmétiques pour bébés, Soleure

«Je n’ai ressenti aucun encouragement à continuer»

«J’ai été engagée comme ingénieur chimiste à la fin de l’été 2007 dans une grande entreprise appartenant à l’un des principaux groupes horlogers suisses. Six mois plus tard, j’ai annoncé ma grossesse à mon employeur. Il n’a pas caché son embarras et m’a tout de suite demandé à quel pourcentage je comptais travailler. De mon côté, je n’y avais pas encore pensé, j’imaginais continuer à travailler comme ma mère l’avait fait avant moi, en France, avec ses propres enfants. Nos familles vivent trop loin pour leur confier le bébé et j’ai vite compris, en regardant les possibilités de garde, que j’avais intérêt à réduire mon temps de travail. On m’a accordé un 60%, mais à mon retour, la situation s’est peu à peu dégradée. Je n’avais aucun signe de reconnaissance, je perdais ma motivation. Un jour mon chef m’a convoquée à un entretien avec les ressources humaines. Ils estimaient que je n’étais pas assez impliquée dans mon travail et m’ont proposé de démissionner en échange d’un bon certificat. J’ai demandé l’avis de mon médecin, qui m’a conseillé de partir si mon mari pouvait subvenir aux besoins de la famille. Dans mon entourage, on se demandait pourquoi je m’acharnais à travailler avec un enfant en bas âge. Je n’ai ressenti aucun encouragement à continuer. J’ai fini par démissionner. Au moment où je faisais mes cartons, mon patron est venu me voir pour me dire que ce serait mieux pour mon enfant, car il serait moins souvent à la crèche. Je suis restée sans voix.»


*Noms connus de la rédaction. Toutes les expériences ont eu lieu entre 2007 et 2015.

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