Santé

Humaniser l’hôpital grâce à la philosophie

Cynthia Fleury est à la tête de la chaire de philosophie de L’Hôtel-Dieu à Paris qui dispense un enseignement visant à redonner sa place à l’humain dans l’hôpital. Elle sera en conférence au CHUV jeudi soir

La naissance, la maladie, la mort… Autant d’étapes existentielles qui convergent à l’hôpital. Des moments forts nécessitant, de la part du personnel soignant, un surplus d’empathie face aux craintes, à la douleur et au désarroi des patients. Malheureusement, les contraintes économiques, les lourdeurs administratives ou encore une trop grande fragmentation des soins liés à la spécialisation, ont souvent pour conséquence de réduire le patient à une unique dimension quantifiable, d’éloigner le médecin du malade, faute de temps.

Fondée en janvier de cette année, la chaire de philosophie de l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris, vise à réfléchir à une nouvelle relation aux soins et à la maladie. Afin de se rappeler que le patient n’est pas qu’une addition d’organes, mais bien un sujet à part entière.

Rencontre avec sa titulaire Cynthia Fleury, qui est aussi enseignante de philosophie politique à l'Université américaine de Paris, psychanalyste et auteure de plusieurs ouvrages, dont «Les Irremplaçables», sorti en 2015. Elle tiendra une conférence jeudi soir au CHUV sur la nécessaire alliance entre la médecine et la philosophie*.

Le Temps: On entend beaucoup de plaintes de patients concernant le manque d’empathie des médecins, surtout en milieu hospitalier. Comment expliquer cette déshumanisation perçue des soins?

Cynthia Fleury: Le constat de déshumanisation de la société est assez général. L’hôpital, soumis aux mêmes processus de rentabilité et de rationalisation des coûts, n’y échappe pas. Mais ce sentiment est renforcé du fait qu’il est censé être une instance de soins. Il est donc d’autant plus délétère pour son bon fonctionnement d’être dans ce mécanisme, car une institution malade est rarement apte à soigner autrui.

- La rentabilité, les restrictions budgétaires… autant d’objectifs qui appauvrissent la relation médecin-patient. Comment guérir cette institution indispensable qu’est l’hôpital?

- Le malaise des patients face à ce qu’ils considèrent parfois comme une machine impersonnelle, nous dit quelque chose que nous devons entendre, à savoir la nécessité de refonder l’hôpital, d’en faire un lieu réel d’hospitalité et de haute technicité partagée.

Il est aussi indispensable de comprendre qu’il y a une fonction soignante en partage et qu’il n’y a pas les soignés d’un côté et les soignants de l’autre. Le soin, c’est ce que nous inventons ensemble. Et il est vrai que c’est un combat quotidien dans cet univers de marchandisation.

- Cette notion de partage des soins est à la base du concept de médecine participative qui existe depuis une vingtaine d’années. Cette approche est-elle suffisante pour redonner sa place au patient?

- Elle n’est pas suffisante mais elle est nécessaire. Pour être bien soigné, il faut comprendre le soin dont on est l’objet et ressentir un fort sentiment transférentiel; autrement dit, de la confiance dans les équipes soignantes. Le premier devoir du médecin est de rendre le patient capacitaire, de l’aider à prendre soin de lui.

Beaucoup de soignants ont compris la nécessité de sortir des approches patriarcales de la santé, cependant, il y a encore pas mal de résistances ou de comportements défensifs de la part des soignants qui se croient mis en accusation, ou tout simplement trop challengés sur leurs territoires.

Tout récemment encore, alors que je posais une question au médecin qui me vaccinait, sa seule réponse a été de me dire qu’elle savait faire son travail. Tout cela nécessite de veiller à ce que les Humanités perdurent à l’hôpital, et qu’elles réintègrent fortement le cursus de formation initiale et continue du personnel soignant.

- Depuis 2009, la France délivre des diplômes de patients-experts pour les personnes atteintes de maladies chroniques. N’est-ce pas édifiant qu’il faille l’existence d’un cursus universitaire comme celui-ci pour se rappeler que le patient a une place privilégiée dans le processus de soins?

- Ce que fait l’université des patients au sein de l’université Pierre-et-Marie-Curie à Paris est proprement essentiel. D’abord parce que les patients atteints de maladies graves, chroniques ou rares, subissent une disqualification sociale forte. Ils sont très souvent désocialisés au fur et à mesure que la maladie progresse.

Ce statut transitionnel d’étudiant permet de les réintégrer, et de les réinsérer dans le monde professionnel par la suite. Par ailleurs, leur expertise est considérable et elle peut aider à la rénovation des pratiques des soignants.

- En parallèle à cette volonté de donner plus de pouvoir au patient, on voit arriver une médecine toujours plus technique, basée sur la génétique et le big data. Y a-t-il un risque que les soins se déshumanisent davantage qu’ils ne le sont aujourd’hui, que le patient soit encore plus chosifié?

- Il y a en effet un grand risque de réification derrière cette nouvelle médecine dite personnalisée qui, en réalité, est essentiellement celle du big data, autrement dit de l’interprétation de données massives. On sait très bien que cette quantification du soi ne dit pas forcément grand-chose de la santé de l’homme.

Par ailleurs, il y a aussi un risque, à l’avenir, de considérer que le seul soin acceptable soit celui qui augmentera le sujet, et non pas seulement le réparera. Il est donc important de rester vigilant sur l’usage éthique des différents algorithmes susceptibles d’aider au diagnostic. Les techniques liées au monde de la santé sont porteuses d’un grand espoir si leur appropriation sociale est la plus éthique et égalitaire possible.

- On évoque beaucoup la place des patients, mais il ne faut pas oublier celle des médecins qui sont les victimes collatérales de cette logique de rentabilisation…

- En effet, l’épuisement professionnel des soignants est de plus en plus dénoncé. Les cas de burn-out se multiplient. C’est pourquoi la chaire de Philosophie à l’hôpital veut aussi être un lanceur d’alertes, et aider à la remontée de signaux concernant cette toxicité institutionnelle qui met en danger les services hospitaliers et leurs personnels.

- Les cours de philosophie que vous donnez à l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu sont ouverts à tous, mais quelles sont les motivations premières des médecins qui y assistent?

- Ils sont d’abord à la recherche d’un lieu de réflexion et de partage des savoirs, ensuite de confrontations de leurs expertises dans le but de faire évoluer leurs pratiques et leurs comportements. Ils sont là pour réfléchir, inventer, et défendre le bien commun qu’est l’hôpital.


«L’hôpital et l’humain: une place pour le dialogue?», conférence de Cynthia Fleury, Béatrice Schaad et Jean-Daniel Tissot le jeudi 1er décembre à 17h au CHUV.

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