Expédition

La folle aventure d’une famille suisse par monts et par mers

Dario Schwörer, sa femme et leurs cinq enfants, voyagent depuis 16 ans à travers le globe. Sans moteur. Ils veulent être témoins des effets des changements climatiques. Entre cordons ombilicaux coupés au couteau suisse, curieuses rencontres en mer et pépins de santé, le Grison raconte

Tout aurait pu s’arrêter l’an dernier. A cause d’une vilaine histoire de jambe. «Je me suis déchiré le tendon d’Achille en juin 2015, lors d’une partie de foot à San Diego. J’ai dû être rapatrié en Suisse, me faire opérer, et j’ai eu des complications à cause d’un bandage trop serré. J’ai failli perdre ma jambe, privée de sang pendant 24 heures. Cinq opérations plus tard, je n’en ai récupéré que 33% des capacités.» Celui qui parle est Dario Schwörer, coincé avec sa femme, leurs cinq enfants et leur voilier, à Mystic, port du Connectitut, à cause d’une tempête. C’était il y a quelques jours. Ils sont depuis arrivés à New York, ou plus exactement à Greenwich, et s’apprêtent à prendre le large vers Haïti, en passant par les Bermudes.

Il y a eu son tendon d’Achille, et bien d’autres galères. Mais pas de quoi décourager Dario et sa famille, qui sillonnent le globe depuis bientôt seize ans. Leur aventure s’appelle «The TopToTop Global Climate Expedition». Un voilier de 50 pieds, des vélos, des jambes censées être en bon état: voilà ce dont ils ont besoin. Et surtout beaucoup de volonté et d’énergie. Le but qu’ils se sont fixé: gravir le sommet le plus haut de chacun des sept continents, en se déplaçant par la seule force de la nature. «Nous utilisons le vent et l’énergie solaire, et notre propre énergie, pour naviguer, rouler à vélo, grimper».

L'ambition d'être des ambassadeurs

Pas de déplacements en engins motorisés donc. Les Schwörer veulent être les ambassadeurs des risques liés aux changements climatiques et sensibiliser la jeune génération. En chiffres, leur aventure représente déjà plus 100 000 miles nautiques avalés, 400 000 mètres franchis à la verticale, 19 000 kilomètres à vélo, près de 100 000 étudiants rencontrés dans une centaine de pays. Et 50 tonnes de déchets récoltés.

Dario est guide de montagne et climatologue. Sa femme, Sabine, alpiniste passionnée, est infirmière. «En regardant mon «bureau», le Piz Bernina, fondre, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose. C’est ce qui m’a d’abord poussé à étudier la géographie à Berne», explique le Grison. «Mais j’avais besoin ensuite d’agir concrètement». Avec une vingtaine d’amis, ils décident, en 1999, alors qu’ils sont au sommet du Pizol, de fonder une association. Ils commencent par gravir les pics les plus élevés des 26 cantons suisses, avec à chaque fois des messages de préservation de la nature à faire passer. C’est le début de l’aventure.

Puis Dario et sa femme décident de prendre le large.

Un ours polaire très loin de la banquise

Bavard, Dario raconte leur aventure en détail. C’est un passionné, un éternel optimiste à l’enthousiasme inébranlable. Un doux rêveur? Peut-être. En attendant, il est en train de relever tous les défis qu’il s’est fixés. Le dernier en date? Faire un huit autour du continent américain, pour être le premier bateau à relier les deux pôles sans jamais avoir utilisé de moteur.

L’Arctique et les Inuits l’ont beaucoup marqué. A tel point qu’ils songent à y retourner après Haïti. Il y a quelques mois, ils ont ouvert une nouvelle route, avec leur voilier, le «Pachamama», dans le fameux passage du Nord-Ouest pris par les glaces la majeure partie de l’année, via le détroit de Fury and Hecla. «Et ce que nous avons pu observer est triste. La fonte des glaces est terrifiante. Nous avons vu un ours polaire, très loin de la banquise, qui était presque en train de se noyer, et des Inuits manger un dauphin car ils ne trouvaient plus de phoques».

Marquant aussi, leur choc avec un container perdu en mer. C’était en 2004, dans le Pacifique sud. «Nous étions seuls, avec Sabine. Le bateau était abîmé, les boiseries ont commencé à craquer, l’eau s’infiltrait, nous avons dû descendre le mât. On est restés bloqués pendant trois semaines. Quand nous avons enfin vu la terre ferme, la Patagonie, c’était un des plus beaux jours de notre vie!» Près de 10 000 containers sont perdus chaque année dans les océans, rappelle Dario.

«Il peut y avoir tellement d’imprévus»

Après cette mésaventure, il a fallu de longs mois pour réparer le bateau, méchamment abîmé. Des difficultés qui ont poussé leurs familles et amis à leur suggérer d’arrêter l’expédition et de rentrer. C’était mal connaître leur détermination. Devenus des navigateurs chevronnés, Dario et Sabine ont même été jusqu’à participer, en 2008, à la fameuse régate Rolex Sydney-Hobart, réputée dangereuse. «Nous pensions en fait au départ pouvoir faire les sept sommets en quatre ans. Mais on s’est vite rendu compte qu’en respectant la nature et les conditions climatiques, il fallait qu’on prenne notre temps. Il peut y avoir tellement d’imprévus. C’est la nature qui décide où on va et qui gère notre emploi du temps».

Le couple a aujourd’hui cinq enfants, tous nés pendant l’aventure. «Mia, la petite dernière qui vient d’avoir 1 an, est la seule à être née en Suisse. Elle était censée naître dans l’Arctique, mais nous sommes tous rentrés quand j’ai eu mon accident». Ces gamins plein de vie «font l’école» avec leurs parents ou des volontaires qui les accompagnent parfois pendant une longue période. Et sur la terre ferme aussi: il arrive que la famille reste plusieurs mois dans une même ville avant de reprendre le large. Cela a par exemple été le cas à Cordova, en Alaska. Les enfants parlent d’ailleurs parfaitement l’anglais, avec un accent américain. Les parents auraient plus de peine à renier leurs racines suisses.

«Quand la première, Salina, est née, nous avons coupé le cordon ombilical avec un couteau suisse. Lorsque j’ai raconté cela à l’ambassadeur en poste au Chili, il a été très ému et en a parlé à Victorinox, qui depuis est devenu notre sponsor officiel!» glisse Dario. C’est d’ailleurs aussi un couteau suisse qui a séparé les quatre autres enfants de leur mère à la naissance. La SGS était leur deuxième grand sponsor, pendant huit ans, jusqu’à un récent changement de CEO. Les voilà amputés de la moitié de leur budget, un trou qui pèse lourd dans leur vie de tous les jours. Dario espère pouvoir les convaincre à nouveau. Débrouille et volontaire, l’homme à la tignasse blanche qui ne recule devant rien a déjà su convaincre des entreprises et universités de lui fournir de quoi équiper le bateau, dont des panneaux solaires, des éoliennes, tout ce qu’il faut de technologie et les meilleures protections pour voyager dans des conditions extrêmes. «En échange, nous récoltons des données sur les effets des changements climatiques, qui servent à des fins scientifiques». TopToTop bénéficie par ailleurs du soutien du Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP).

Accrochés à une ligne de vie

Sur le bateau, l’espace est réduit. Tout est minutieusement organisé. Les enfants, qui vivent la plupart du temps avec des gilets de sauvetage, accrochés à une ligne de vie pour ne pas tomber à l’eau, n’ont qu’une seule caisse à jouets. Les règles sont strictes: dès qu’un nouveau jouet arrive, il faut se débarrasser d’un ancien. «On apprend à vivre avec le minimum, et c’est très bien comme ça.» Des instruments de musique, dont un violon et un violoncelle, y ont par contre leur place: à ses heures perdues, la famille se mue en petit «band».

Aujourd’hui, Dario espère secrètement pouvoir convaincre Elon Musk, le patron de Tesla, de les aider. «Il y a un nouveau marché à prendre dans le domaine de la voile, glisse-t-il. On pourrait tenter d’utiliser des batteries Tesla pour faire des voiliers électriques, en récupérant de l’énergie pendant que nous naviguons. Ce serait une révolution!»

Pendant leur périple, le couple Schwörer et leurs enfants, qui sont revenus cinq fois en Suisse en seize ans – «on avait promis à nos parents de rentrer après chaque naissance; on en profite du coup pour baptiser les derniers au sommet du Gonzen, près de Sargans» – donnent des conférences, vont dans les écoles et les universités, font venir des volontaires sur leur bateau. Ils ont même organisé un concours de vidéos sur l’écologie: les lauréats peuvent participer à l’expédition et même gagner un séjour en Suisse. «Mon but, dit Dario, c’est de créer un vaste réseau avec tous ces jeunes rencontrés aux quatre coins du monde, pour qu’ils échangent leurs expériences et pratiques en matière de développement durable, et apprennent les uns des autres. Confronter des Inuits à des Touaregs ou à des Chinois, ce serait formidable, non?»

«Climate change», des mots tabous

Lui, c’est cette énergie de la jeune génération qui le motive à continuer son combat. «Même aux Etats-Unis, où les mots «climate change» sont presque tabous et parfois bannis des écoles, nous avons rencontré des étudiants très motivés, prêts comme nous à sauver la planète. Quand je vois autant de jeunes qui veulent agir pour le climat, cela me donne de l’espoir et me fait aller de l’avant».

Dans la région de New York où ils se sont arrêtés quelques jours, les Schwörer ont profité de faire leurs grandes courses pour survivre sur le bateau. La dernière fois qu’ils l’avaient fait, c’était il y a sept mois, à Honolulu. Invités partout où ils vont, ils se sont également transformés pendant quelques heures en vrais touristes découvrant la Grande Pomme: la Trump Tower, le Rockefeller Center, Broadway… Ils largueront les amarres le 4 janvier pour naviguer en direction de Haïti, avec la volonté d’apporter des ordinateurs dans les écoles.

Encore un sommet

Après le mont Blanc (4807 m), l’Aconcagua (6959 m), le Denali (6198 m), le mont Kosciuszko (2230 m), l’Everest (8846 m) et le Kilimandjaro (5895 m), ils ont encore un dernier sommet à franchir, le mont Vinson, dans l’Antarctique. Situé à 1200 kilomètres du pôle Sud, il culmine à 4892 mètres. C’est le sommet qu’ils visaient en 2004, avant de heurter un container.

Mais comment vont-ils faire avec la jambe affaiblie de Dario, qui l’avait contraint à mettre l’expédition entre parenthèses pendant plusieurs mois? «On va y arriver. J’ai la foi en Dieu. Je sens que mes forces reviennent, je pense que je vais arriver à en récupérer 80%». Un bref calcul, et Dario lance: «Si tout se passe bien, on le fera probablement en 2018 ou 2019». Ils finiront bien ensuite, dit-il, par rentrer un jour en Suisse et s’installer dans un petit village perdu au fin fond des Grisons. «Mais uniquement quand nous aurons trouvé des jeunes qui continueront notre aventure», avertit Dario.


Sur le site toptotop.org, il est possible de suivre, jour après jour ou presque, l’avancée de l’expédition des Schwörer. La famille y tient également un blog qu’elle alimente régulièrement en photos et vidéos.


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