Les nouveaux codes

Le corps, ce capital dont il faut prendre soin 

Entre coups marketing et pression sociale, la quête du bien-être physique et mental envahit le quotidien et peut se transformer en dictature. Deuxième épisode de notre série sur les nouveaux codes

«Un esprit sain dans un corps sain»: la devise n’a jamais été autant appliquée. Cross fit, yoga, méditation en pleine conscience, alimentation bio, régime crudivore, cures détox et jeûnes en tous genres: le panel de solutions pour y parvenir est vaste. Poussée à l’extrême, la quête du bien-être prend parfois des allures de dictature. Et quand vouloir se faire du bien devient une obsession, cela peut faire beaucoup de mal.
Aujourd’hui, des applications mobiles – il y en aurait plus de 300 000 en France – permettent de scruter dans le détail le nombre de kilomètres parcourus ou de calories ingurgitées. Sur les réseaux sociaux, les «foodistas» exhibent leur assiette à 30 hydrates de carbone et les «fitness girls» leur routine gainage abdos fessiers. Assureurs et employeurs s’y mettent à leur tour, en encourageant l’activité physique. Un mitraillage quotidien qui instaure une pression morale, selon Alain Perroud, psychiatre au Centre de Consultations Nutrition et Psychothérapie de Genève.

«Puisque c’est possible, je dois le faire»

«La société actuelle impose d’être zen à tout prix, explique le spécialiste. Le bien-être n’est plus seulement une mode, c’est une norme. Avec un effet pervers: l’idée de responsabilité.» Autrement dit, si vous êtes mal dans votre peau, mal à l’aise avec votre poids, il ne tient qu’à vous de changer. «La volonté est érigée en valeur sacro-sainte. Face à ces exigences, on est tous limités. Cela peut engendrer des troubles de l’alimentation chez les personnes prédisposées (anxiété, perfectionnisme, faible estime de soi).»

Mais comment en est-on arrivé là? Après des siècles de privations, la nourriture est désormais accessible partout et en tout temps. «Mais l’abondance implique de la discipline. Le nouveau trend, c’est le contrôle, poursuit Alain Perroud. La malbouffe, quant à elle, est de plus en plus associée à la précarité.» Etudes et sondages soulignent régulièrement l’augmentation de l’obésité dans les milieux défavorisés. Dans les années 80, réussir sa vie et gagner de l’argent étaient les maîtres mots. Aujourd’hui, prendre soin de soi est tout aussi important. «On est beaucoup plus à l’écoute de son corps qu’auparavant. C’est la rançon de l’opulence.»

Esthétique et équilibre mental

Dès lors que l’hygiène de vie conditionne la vie spirituelle et émotionnelle, être «quelqu’un de bien», c’est aussi s’alimenter sainement. «Le culte des muscles et de la beauté a conduit à des extrêmes comme le contrôle d’un microbiote propre. La flore intestinale est pensée comme un deuxième cerveau.» Conséquence: «Alors que la pression de la minceur s’allège, on constate que l’orthorexie (l’obsession de manger sain) progresse. Le rapport à la nourriture est devenu contraignant, nos patients passent plus de temps à penser à ce qu’ils ont mangé, vont manger ou auraient dû manger qu’à préparer leur repas.»

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Véganisme, régimes sans gluten, sans lactose ou composés uniquement d’aliments crus: les tendances alimentaires se multiplient. Une «mode en plein boom», selon Muriel Jaquet, diététicienne à la Société suisse de nutrition. Avec quelles conséquences? «Bien pratiqués, ces régimes d’exclusion ne sont pas dangereux pour la santé, explique-t-elle. Il faut juste veiller à compenser l’apport nutritionnel des aliments supprimés par d’autres aliments ou parfois des compléments. Plus on supprime, plus c’est compliqué, à ce titre, le régime vegan est particulièrement restrictif. Ce qui est important, c’est de bien s’informer pour éviter des carences alimentaires.»

Que penser de ces super-aliments, cures détox ou prétox, compléments et autres purges express? «Il n’y a pas d’évidence scientifique qui justifie leur recommandation, estime la nutritionniste. L’organisme a ses propres mécanismes de détoxification, les organes d’élimination comme le foie et les reins jouent déjà ce rôle.» Le marketing est-il donc de la poudre aux yeux? «Une alimentation variée et équilibrée, ce n’est pas très vendeur, mais cela reste le plus efficace.»

Le corps, ce capital

«Le corps est devenu un capital, un bien dont il faut prendre soin», décrypte le philosophe Yannis Constantinidès, auteur d’un essai sur «Le Nouveau Culte du corps.» 10 000 pas par jour, cinq fruits et légumes quotidiens? «Ces normes tyranniques ont instauré un rapport de méfiance, estime-t-il. On pense que le corps peut nous lâcher à tout moment, qu’il faut donc le surveiller de près. Mais il est impossible d’être en harmonie avec quelque chose que l’on craint. A vouloir trop s’écouter, on n’a jamais été autant déconnecté du corps réel, celui des sensations intimes, pas du paraître.»

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Entre besoin de reconnaissance et recherche de soutien, la course au bien-être se joue sur les réseaux sociaux. Là où votre cousin aligne les kilomètres avalés sur Runtastic, là où votre collègue poste son jus de kale matinal et ses exploits avec le programme de remise en forme Insanity. Sur Instagram, en particulier, les habitudes culinaires se donnent à voir dans toute leur esthétique, agrémentées de hashtags vindicatifs pour rallier une communauté. Comme une belle voiture ou une garde-robe de luxe, les repas deviennent un prolongement de soi, une source d’admiration ou de culpabilité. «La projection d’un idéal est souvent déçue, le retour de flamme peut être violent», ajoute encore Yannis Constantinidès.

A l’arrivée, difficile de ne pas avoir le sentiment que le rapport à la nourriture s’est considérablement compliqué. «Un enfant de 5 ans peut réguler son alimentation à la calorie près, un adulte de 25 ans n’y arrive plus», constate le psychiatre Alain Perroud.


Ils racontent leur expérience

«Peu à peu, c’est devenu une obsession»

Stefan Stamenkovic, 33 ans, Baulmes

«Il y a deux ans et demi, je suis devenu végétarien sur les conseils de ma compagne. Je voulais voir les effets sur ma santé physique et, éventuellement, mentale. J’ai commencé à faire très attention à ce qui se trouvait dans mon assiette, j’ai éliminé viande, poisson et lait. Peu à peu, c’est devenu une obsession. Provenance et composition des produits: je traquais la moindre étiquette et faisais la chasse aux additifs. Aujourd’hui, j’ai un rapport beaucoup plus apaisé avec la nourriture et je suis en meilleure forme. Je continue à manger végétarien, mais sans pression. Je consulte des pages Facebook sur le mode de vie vegan, essentiellement pour m’informer. Manger sainement c’est bien, mais il ne faut pas tomber dans un engrenage.»

«Je suis un mode de vie, pas une mode»

Benoît Moget, 33 ans, Genève

«J’ai commencé à m’intéresser à la nutrition à travers la pratique de la musculation. De fil en aiguille, c’est devenu une passion compte tenu du rôle crucial que l’alimentation joue sur la santé, le bien-être physique et mental ou encore la longévité. Grâce aux informations que j’ai accumulées, mon régime s’est progressivement assaini au fil des années. Je consomme moins de viande rouge, davantage de fruits et légumes, énormément de compléments alimentaires (oméga-3 et spiruline par exemple). Sur les réseaux sociaux, je suis également des comptes thématiques afin d’approfondir mes connaissances. Le but étant pour moi de sculpter le corps le plus parfait possible, tout en restant en excellente santé. Plus je suis strict, plus je me sens motivé. C’est un cercle vertueux, pas une obsession. Je suis un mode de vie, pas une mode.»

«J’ai souvent peur de faire un écart»

Aurélie, 29 ans, Collombey-Muraz

«C’était il y a quatre ans. Je souffrais de diverses inflammations (estomac, peau, nez), mon médecin m’a dit que c’était peut-être des intolérances. J’ai donc arrêté le lactose, puis le gluten et même la caséine. Un changement radical qui a permis de calmer les symptômes. Je pensais avoir trouvé la solution, même si c’était parfois difficile au niveau social avec mon régime d’exclusion. Par la suite, j’ai changé de travail et éliminé différentes sources de stress dans ma vie. Résultat, je peux à nouveau manger de tout sans problème. Certaines personnes ont de réelles allergies et intolérances et je ne veux surtout pas dénigrer leur souffrance. Mais pour d’autres comme moi, le problème est multifactoriel. En me focalisant sur l’alimentation, je me suis sentie entraînée dans une tendance alors que les vraies causes de mon mal-être étaient ailleurs.»

Un «problème multifactoriel»

Léa, 38 ans, Morges

«Je suis atteinte de polyarthrite rhumatoïde, une maladie auto-immunitaire inflammatoire. Après 6 ans de traitements lourds et leur lot d’effets secondaires, j’ai décidé, en accord avec mon médecin, de renoncer à tout médicament. En m’intéressant aux solutions alternatives, je tombais sur le même point: l’alimentation. Grande gourmande, j’adorais manger très riche. Il y a six mois, j’ai radicalement changé mon alimentation et stoppé mes médicaments. Résultat: plus aucune douleur ni crise. Je me sens mieux dans mon corps, j’ai plus d’énergie. Je ne me suis pas mise au végétalisme, ni au sans gluten, j’ai juste éliminé tous les produits transformés, sucrés, salés. Contrôler ma nourriture est si important que j’ai souvent peur de faire un écart et de casser la chaîne. Mais les médicaments engendrent encore davantage de restrictions.»


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