Société

Ces artistes morts qui fascinent: les raisons d'une nouvelle mélancolie

Avec parfois plus d’un décès par jour, l’année écoulée a décimé les rangs des personnalités des arts. Les disparitions de célébrités sont désormais destinées à s’enchaîner à grande échelle. Analyse

Les bénéfices de Kleenex ont dû s’envoler en 2016, tant l’année fut jalonnée de deuils notoires. Dans ce cru tragique, Umberto Eco, Elie Wiesel, David Bowie, Pierre Boulez, Michel Galabru, Ettore Scola, Edmonde Charles-Roux, Gottfried Honegger, Michel Tournier, Jacques Rivette, Sonia Rykiel, Jim Harrison, Michael Cimino, Prince, Dimitri, Pierre Tchernia, Pierre-Pascal Rossi, Leonard Cohen, Mix & Remix, Michèle Morgan, George Michael… avec, en bouquet final, les disparitions consécutives de Carrie Fisher, idole des fans de la première saga «Star Wars» puis, dès le lendemain, de sa mère Debbie Reynolds.

Voir notre chronologie: 2016, se souvenir des belles choses

Un tel carnage de gloires qu’une parodie de couverture du «Time Magazine» circule sur les réseaux sociaux, avec la faucheuse en «Personnalité de l’année».

Une inflation mathématique

Certains ont même décidé de sortir leur calculette pour mesurer l’augmentation du taux de mortalité chez les stars. A la BBC, le journaliste dédié aux nécrologies préétablies affirme avoir diffusé 29 portraits pour toute l’année 2014, 32 en 2015… et 49 en 2016. Entre janvier et avril 2016, le «Daily Telegraph» avait également mis en ligne 75 nécrologies: 45 de plus que l’année précédente.

Sur cette même période, le «Daily Telegraph» avait mis en ligne 75 nécrologies: 45 de plus que l’année précédente. Même le MIT Media Lab, laboratoire américain spécialisé en analyses pointues, y est allé de son étude scientifique.

La difficulté de l’exercice

Premier écueil, définir la célébrité. Pour cela, les chercheurs ont ciblé des personnalités dont la page Wikipédia était traduite dans plus de 20 langues, ce qui constitue une forme de culture collective.

En 16 ans, le nombre de décès a effectivement grimpé: 86 en 2000, 181 en 2016 (un peu moins qu’en 2015 avec 195 morts). Mais la caste des icônes internationales – celles dont la page Wikipédia apparaît dans plus de 70 langues – est durement touchée: 10 disparitions en 2014, 16 en 2016. Et selon les chercheurs, l’inflation devrait continuer: «Beaucoup de gens pensent que 2016 a été une année particulièrement terrible, mais les données prouvent que ce n’est pas une exception. En réalité, nous devons nous attendre à voir plus de personnalités mourir en 2017. Pourquoi? La réponse est simple: le nombre de personnes célèbres a augmenté avec le temps.»

L’inflation est donc mathématique. Et cette première grande vague de stars décédées correspond à l’arrivée des prolifiques baby-boomers (nés entre 1946 et 1974) au seuil de leur espérance de vie (70 ans en moyenne dans le monde), ceux-là même qui ont promu notre société du divertissement actuelle.

«A partir des années 60, l’avènement de la télévision a fait exploser le nombre de célébrités, note Jean-Philippe Danglade, professeur de marketing et auteur de «Marketing et célébrités» (Dunod). Aux hommes d’Etat, écrivains et acteurs se sont ajoutées des stars issues de la variété, la télévision, le sport, entrepreneuriat… Le marché des vedettes s’est aussi amplifié avec l’accroissement du temps libre et le déclin des structures sociales classiques durant les années 1970-1980. En se désengageant de la politique, la famille, la religion, on s’est mis à consommer des people. A s’identifier à eux.»

Génération mélancolique

Aussi la vague de célébrités qui flanchent ces temps-ci devient-elle l’objet d’un culte quasi mystique. On se lamente avec la même ferveur de la disparition d’Umberto Eco ou George Michael, cette vedette oubliée du top 50 dont la mort semble avoir restauré le panache.

«Ce que l’on pleure, à travers eux, est notre propre mort, analyse le philosophe Laurent de Sutter. Ces stars disparues sont les derniers souvenirs d’une enfance heureuse. Elles ont accompagné une stase narcotique avant la rencontre avec le réel durant la crise de 2008. Elles représentent la culture petite-bourgeoise d’une certaine époque de confort, notre dernière société de la gâterie qui nous est ôtée comme un doudou à travers ces disparitions.»

D’ailleurs l’émotion s’étend à tous les symboles de cette société nostalgique de son cocon. Parmi les nécrologies récentes figurent celles de «l’inventeur du Big Mac», du «créateur de Kinder Surprise», du «papa de Playmobil»…

Les politiques font leurs hommages

Parfois, les politiques se joignent aux larmes. A la mort de Prince, le 21 avril, Barack Obama et Manuel Valls ont participé aux 8 millions de tweets endeuillés. A celle de David Bowie, le 10 janvier, David Cameron, François Hollande et le ministère allemand des affaires étrangères ont prononcé leur propre oraison en 140 signes. Seuls les membres du Conseil fédéral semblent, à ce jour, hermétiques à cette fièvre des RIP qui sature les réseaux sociaux après chaque décès.

Gloires ressuscitées

Cette fascination pour les étoiles éteintes engendre même de grinçants pronostics sur celles à venir: chaque année, le site Deathlist établit sa liste des 50 personnalités qui pourraient mourir l’année suivante. Tandis qu’une nouvelle catégorie de «stars» apparaît dans les nécrologies des rubriques people.

Après l’hagiographie posthume de «Pan Pan», «le plus vieux panda mâle du monde», décédé le 29 décembre, Tilikum, «l’orque tueuse rendue célèbre par le documentaire américain «Blackfish», a ouvert le bal des morts notoires de 2017. Si les animaux figurent parmi les disparus connus, les compteurs risquent effectivement de s’affoler…

Les chutes à venir seront moins graves

«Il y aura de plus en plus de morts célèbres, mais ce sera de moins en moins grave, affirme le sociologue Nicolas Menet, fondateur du cabinet Adjuvance. Les stars qui meurent actuellement sont celles qui ont accompagné l’émergence de l’expression de l’individualité dans une société qui était alors très homogène et attendait des symboles pour casser les codes. Aujourd’hui, les célébrités sont devenues des produits marketing qui ciblent un marché segmenté. Leurs disparitions seront donc multiples, mais rejoindront un autre marché de people décédés.»

Celui-ci prend déjà de l’ampleur avec les technologies. La mort? Un nouveau détail pour les gloires, qui ressuscitent les unes après les autres. Le 12 janvier, les hologrammes de Dalida, Claude François, Sacha Distel et Mike Brant vont ainsi donner un concert à Paris.

Dans «Rogue One», dernier avatar de la saga «Star Wars» qui semble devenir éternelle, c’est Carrie Fischer qui est réapparue jeune. «Les stars ne sont même plus nécessaires à leur perpétuation, constate Laurent de Sutter. La culture des baby-boomers est morte, mais ils ne veulent pas lâcher l’affaire. Nous sommes entrés dans une ère de la simulation à un degré que même Jean Baudrillard n’aurait pas imaginé.»

A propos du film: «Rogue One», une histoire en marge de «Star Wars»

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