Parti Pirate

Guillaume Saouli, identités pirates

Le coprésident du Parti Pirate Suisse affûte ses deux ambitions politiques: replacer l’humain au cœur d’une société numérique éduquée. Et partir à l’assaut de scrutins nationaux grâce à des alliances multipartites avec les Vert’libéraux, le PS et le PLR

On en a oublié notre costume cravate. Un impair que n’a pas commis Guillaume Saouli lorsqu’il foule le sol marbré du Royal Savoy, à Lausanne. Le coprésident du Parti pirate suisse confesse un effort vestimentaire pour le photographe. Quant au choix d’un palace alors que nous l’imaginons plus à l’aise dans un bar à bières, ce n’est pas par embourgeoisement. Le politicien tient une assemblée générale de son parti dans une pizzeria du coin (on est rassuré). «Et le Royal Savoy a un fumoir», précise-t-il.

Gand amateur de cigares

Guillaume Saouli est un grand amateur de cigares. A 46 ans, le pirate de Gimel fait d’ailleurs partie d’un des clubs de cigares de Genève, où il est né. «C’est une passion très longue, unique, intemporelle. A l’antithèse de la technologie qui va très vite.» Dans le fumoir du palace, Guillaume Saouli caresse l’Epicure No 2 qu’il vient de commander. Nous nous affalons dans les cossus canapés. Les olives vertes et les amandes salées arrivent, rythmées par les notes de jazz en fond sonore. Vraiment, cela n’a rien à voir avec l’image que l’on se faisait d’un entretien avec un pirate contemporain… «Un vrai.»

Qui sont les pirates?

A l’origine, les pirates cultivent la discrétion pour naviguer dans les eaux troubles de l’Internet. Plus à l’aise derrière un clavier d’ordinateur que dans l’ambiance feutrée d’un palace, ils émanent de la scène geek activiste et underground. Champions de la transparence numérique, ils militent pour la défense des droits civiques des internautes. Ils s’attachent notamment à réformer les droits de la propriété intellectuelle, comme le droit d’auteur, les brevets et la protection des œuvres. Les pirates exigent enfin l’application des lois et libertés civiles du monde physique (liberté d’expression, respect de la sphère privée) au Web.

Le siège du parti international déplacé à Genève

En d’autres termes, ils militent «pour la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales à l’ère numérique», résume le parti pirate international qui chapeaute toutes les formations du parti présent dans 41 pays. Cela tombe bien Guillaume Saouli en est également le président depuis le mois de juillet dernier. Son premier fait de président a été de déplacer le siège du PPI de Bruxelles à Genève. Son intention? «Que le Parti pirate international devienne un contributeur majeur pour ces questions (les enjeux liés à la société numérique) auprès de la communauté internationale.»

Un politicien costaud

Guillaume Saouli est un costaud politicien tombé dans la marmite de la piraterie quand il était encore petit. Son parcours est celui «d’un EPFLien qui a pris des chemins de traverse». A mi-chemin de son cursus d’ingénieur en informatique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, le Vaudois brigue un poste d’ingénieur système à l’EPFZ. A Zurich, il se forme à la sécurité de l’information, aux questions de gouvernance d’Internet et de la gestion des réseaux informatiques. Puis, les sirènes de l’indépendance l’appellent.

Au tournant des années 2000, Guillaume Saouli est recruté pour des mandats externes par le groupe Alcatel-Lucent. Au bout de six mois, il se retrouve directeur de projets, chargé notamment de l’architecture réseau de Deutsche Telekom, mais aussi de l’e-banking de la BCGE. En 2011, une septicémie met un terme à cette carrière professionnelle. Le semestre d’hospitalisation sera l’occasion d’une profonde remise en question qui le poussera à faire ses premiers pas en piraterie. Et ce grâce à son ami de longue date Pascal Gloor. Les deux hommes ont fait connaissance au milieu des années 1990 sur un chat IRC (l’un des nombreux protocoles de communication sur Internet) et Pascal Gloor recrute Guillaume Saouli pour le parti.

Humaniser les nouvelles technologies

A l’époque, Guillaume Saouli «suit de loin l’émancipation des mouvements pirates en Europe.» C’est en Suède, berceau du parti fondé par Rick Falkvinge en janvier 2006, que les pirates ont gagné l’attention internationale par leur soutien invétéré au site de téléchargement torrent Pirate Bay, dont les serveurs ont été fermés en mai 2006 sur l’ordre du Ministère de la justice suédois. Soit une première atteinte aux libertés numériques des internautes. Un enjeu à des années-lumière des agendas politiques de l’époque. La donne change en 2010 avec la déferlante de révélations explosives de Wikileaks, l’organisation cofondée par Julian Assange.

Très attaché à humaniser les nouvelles technologies, Guillaume Saouli passe des mois à définir l’identité des pirates suisses et à la rédaction d’un manifeste. «Nous sommes une construction politique ex nihilo issue d’une révolution industrielle, commente le pirate. Nous construisons notre identité propre pour nous positionner sur l’échiquier politique suisse.» Si le parti pirate n’est pas figé dans son positionnement, il se dit «humaniste, libéral et progressiste. L’enjeu n’est pas la droite ou la gauche, mais c’est de replacer l’humain dans une société numérique qui se veut éduquée et résiliente», ajoute Guillaume Saouli. Car le parti fait des émules dans toutes les tendances politiques traditionnelles puisqu’il enregistre le vote PLR, socialiste ou des Verts sur certains objets.

Les différences entre la Suède et la Suisse

Guillaume Saouli a désormais la lourde tâche de structurer son parti avec un programme clair et des membres qui le soutient. Ici, le parti ne connaît pas le même succès qu’en Suède ou plus récemment en Islande. Les militants suisses sont encore plus à l’aise derrière leurs écrans que dans la rue pour défendre leur politique. «Ils se heurtent à la rigidité de la politique suisse, reconnaît Guillaume Saouli. Je dois leur apprendre à structurer la parole et de mettre un enjeu politique derrière chaque discours. Le travail politique prend du temps. Plusieurs membres n’ont pas conscience que le résultat politique d’un projet prend des années.»

L’heure est donc à la professionnalisation pour gagner des scrutins communaux, régionaux et qui sait nationaux. Le Parti, qui compte une présence dans une quinzaine de cantons n’exclut pas «des alliances avec les Verts, les Verts libéraux, les socialistes et le PLR sur certains enjeux politiques.» Cette alliance multipartite avait combattu, en vain, la loi sur le renseignement soumise à votation le 25 septembre dernier. Petit à petit, les pirates suisses font leur nid au rythme de la démocratie suisse. La percée de leurs homologues islandais dans un gouvernement national au mois d’octobre dernier leur démontre que tout est possible.


Profil

28.08.1970: Naissance à Genève

28.08.1995: Création de SPAN, premier fournisseur d’accès internet tout public

15.06.2004: Naissance de sa fille

05.01.2011: Longue hospitalisation pour une septicémie

23.02.2013: Directeur politique du Parti pirate suisse

22.03.2015: Co-président du Parti pirate suisse aux côtés du Zougois Stefan Thöni

24.07.2016: Président du Parti pirate international

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