Société

Peut-on vraiment changer une habitude en 21 jours?

Le cerveau est à la mode. Il est même devenu l’organe clé de la réalisation de soi, permettant de se débarrasser de ses mauvaises habitudes en un temps record: vingt-et-un jours. Cette affirmation fait la fortune des gourous du marché du malaise. Mais est-ce bien scientifique?

Le 2 août 2010, John McCluskey, délinquant américain déjà condamné pour meurtre, abat un couple de retraités alors qu’il est en cavale. A son procès, trois ans plus tard, son cerveau le sauve de la peine de mort: ses avocats ont usé de la neuro-imagerie pour alléger sa peine. A grand renfort d’IRM, ils ont soutenu que la taille de ses lobes frontaux était inhabituelle, ce qui avait déchaîné ses pulsions.

Aux Etats-Unis, la neuroscience cognitive, ou l’étude des comportements via l’imagerie cérébrale, s’invite de plus en plus dans les plaidoiries. Mais le cerveau intègre bien d’autres disciplines. Le neuromarketing s’attache ainsi à traquer la formule infaillible de l’acte d’achat, via le bulbe du consommateur.

Trois semaines pour tout arrêter

Dans la vigoureuse industrie du développement personnel, «les pouvoirs du cerveau» sont également vantés comme la nouvelle recette du bonheur. Dernière méthode à la mode? Se débarrasser de ses vilaines habitudes – celles qui nous font mener une existence de cloporte – en «reprogrammant son cerveau» afin d’acquérir une routine saine. Par exemple, en se conditionnant à enfiler ses baskets de running comme un automate au saut de la couette, pour gagner enfin cette volonté en titane qui fait le succès des grands de ce monde. Mieux, il ne faudrait que vingt-et-un jours pour reconfigurer les cervelles les plus récalcitrantes. Une promesse beaucoup plus alléchante que la perspective de passer 15 ans en analyse qui séduit les foules.

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Au rayon bien-être, c’est même devenu une niche éditoriale: «J’arrête d’être addict! vingt-et-un jours pour changer», «vingt-et-un jours pour arrêter de fumer pour de bon», «Le grand ménage de la conscience en vingt-et-un jours», «Tout pour réussir en vingt-et-un jours», etc., pour la seule version francophone.

Spirale vertueuse

Christine Lewicki, coach «pour se créer une vie extraordinaire», s’est hissée dans le peloton de tête des gourous du bonheur avec ce genre de prose. Son ouvrage «J’arrête de râler! Pour retrouver sérénité, calme et plaisir en vingt-et-un jours» (Poche) dépasse les 200 000 exemplaires vendus, et elle anime des séminaires entre la France, les Etats-Unis, la Suisse et la Belgique.

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Sur son site, elle explique: «En faisant un effort conscient pendant plusieurs semaines (trois semaines, soit vingt-et-un jours nous disent les chercheurs), nous pouvons petit à petit «recâbler» notre cerveau et mettre en place une spirale vertueuse qui augmentera nettement la qualité de notre expérience de vie (et de notre santé).» Des arguments saupoudrés de jargon scientifique que même les ressources humaines entendent puisqu’elle organise aussi des challenges «arrêter de râler» dans les grandes entreprises.

Le mythe du cerveau

Hélas, «les chercheurs» à l’origine de cette science sont aux abonnés absents… En fait le mythe des vingt-et-un jours provient d’un simple chirurgien esthétique américain, Maxwell Maltz, qui, dans les années 1960, avait constaté qu’il fallait un minimum de trois semaines à ses patients pour s’adapter à leurs changements physiques. Il en avait tiré un best-seller de développement personnel, figurant toujours dans le top des ventes aux USA, au titre délicieusement futuriste: «Psycho-Cybernetics, une nouvelle technique pour utiliser le pouvoir de votre subconscient.»

«A partir de là, une légende s’est répandue, constate Thomas Boraud, neurobiologiste spécialiste de l’activité neuronale, et auteur de «Matière à décision» (CNRS Éditions). Car on ne peut absolument pas «reprogrammer» son cerveau. D’ailleurs les habitudes demeurent complexes, elles ne font pas intervenir les mêmes zones cérébrales, et personne n’en a la même définition. Actuellement, le développement personnel s’empare de concepts étudiés en laboratoires, souvent sur les rongeurs, pour en faire des extrapolations abusives et généralisées à l’extrême. Il y a vingt ans, on ramenait tout aux gênes, aujourd’hui, c’est le mythe du cerveau.»

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Brandir l’activité cérébrale est même une nouvelle tautologie selon Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences cognitives à l’Université de Fribourg: «Bien sûr qu’il se passe quelque chose dans le cerveau lorsqu’on arrête de fumer ou que l’on médite. Tout peut changer le cerveau, même une nouvelle recette de cuisine. Il existe actuellement une forme de romantisme à son égard, comme si on ciblait le cœur du problème, y compris dans les tribunaux. Cela semble une démonstration objective puisque le cerveau en contient tous les ingrédients: science, mystère, fonction.»

Il existe actuellement une forme de romantisme à l’égard du cerveau, comme si on ciblait le cœur du problème.

L’engouement planétaire pour la méditation, cette pratique extirpée du fond des âges et désormais déclinée sous forme de best-sellers, cours, conférences et applis, doit ainsi beaucoup à sa «validation scientifique» via la neuro-imagerie. «On n’a jamais vu autant de moines bouddhistes avec des électrodes sur la tête, mais je ne vois pas pourquoi des croyances devraient être confirmées par la science, se désole Sebastian Dieguez. On vient vous dire: c’est le cerveau, c’est scientifique. Or les bénéfices de la méditation n’ont rien d’extravagant. Certaines études contradictoires démontrent même que les gens vont moins bien en méditant. Alors que le bonheur dépend de facteurs structurels, économiques, politiques, on explique qu’il se cultive à coup de méditation et massages. Les neurosciences sont devenues une vitrine pour confirmer ce avec quoi on est déjà d’accord, ou réhabiliter certaines pratiques.» Telles que le mythe du vice et de la vertu, par exemple. Car l’abondante littérature vantant l’acquisition de nobles penchants n’a rien de neuf. Aristote affirmait déjà que le chemin de la vertu passait par les bonnes habitudes.

Prières païennes

En cette période de Nouvel An, les résolutions fleurissent sur le Web à la façon de prières païennes pour éradiquer tous ses vices (étymologiquement, défauts): «Dix bonnes habitudes à adopter pour maigrir sainement», «Dix habitudes à abandonner en 2017 pour gagner en productivité», «Nos mauvaises habitudes insupportables à perdre pour 2017»…

«Le développement personnel n’est qu’une version laïque du christianisme, mais débarrassé de la structure et de la repentance, où l’on promet des résultats immédiats, note le philosophe Yannis Constantinidès. Après la mort de Dieu, les gens adorent encore ses ombres contre les parois, disait Nietzsche. Les coachs ont remplacé l’aide divine, mais toujours avec un modèle moral unique pour tous: tu changes tes habitudes ou t’es foutu.» Heureusement, on peut toujours croire aux miracles du cerveau.

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