Portrait

Sévane Garibian: disséquer l’horreur

La professeure de droit publie un ouvrage collectif qui interroge le sort des dépouilles des tyrans, leur héritage, la mémoire de leurs crimes face aux exigences de justice et de réparation

25 avril 2015. Elle est là, à Istanbul, seule sur cette colline de Sisli dédiée aux héros turcs de la liberté. Pendant des années, elle s’est occupée des victimes, les a côtoyées en lisant des livres et de volumineux rapports, en visitant des familles, en se rendant sur des charniers. Elle se confronte cette fois-ci à un bourreau, Taalat Pacha, principal instigateur du génocide arménien (un million cinq cent mille personnes exterminées). Le centenaire de ce génocide fut commémoré la veille à travers le monde.

Sévane Garibian voulait se trouver ce jour-là dans l’ancienne Constantinople «pour boucler une boucle». L’universitaire suisso-égyptienne venait d’achever son texte sur Taalat Pacha pour «La Mort du Bourreau», ouvrage collectif qu’elle dirigeait, une réflexion «sur le cadavre des criminels de masse». Thème rarement exploré, tabou. Elle fait donc face au sanguinaire qui ordonna la destruction d’un peuple et d’une partie de sa famille. Devant le mausolée, en un lieu où aucun de ses ascendants ne s’est jamais rendu, elle est sereine, sans haine, se sent forte. Elle raconte: «Enfant j’ai été nourrie au génocide et je pensais que j’étais née de manière miraculeuse, que je n’aurais, en fait, pas dû exister. J’ai acquis une sensibilité particulière qui ne m’a pas alourdie, pas embarrassée mais a été un moteur pour faire de tout cela quelque chose de positif, pour construire».

Une grand-mère modèle

Sévane doit la vie aux survivants notamment sa grand-mère maternelle, sauvée par des Français, qui a débarqué à Port-Saïd, s’est réfugiée en Égypte. Merveilleuse femme qui a élevé seule cinq enfants tout en étudiant les lettres et la philo à la Sorbonne pour devenir enseignante. La mère de Sévane, pianiste, son père, industriel, oscillent entre Orient et Occident, vont et viennent. Sévane naît à Genève mais grandit au Caire, fait ses universités en Suisse où elle s’installe seule, dès 17 ans. Bagages dans la main et d’autres à acquérir pour exercer un beau métier comme grand-mère. Licence de droit à Genève puis le doctorat décroché à Paris. Elle enseigne aujourd’hui à Genève le droit pénal international, la justice transitionnelle et la philosophie du droit. Elle a obtenu un prestigieux subside du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour lancer un projet sur le droit à la vérité en contexte d’impunité.

Elle a donné rendez-vous à la Société de Lecture de Genève, là où elle aime tant écrire, sous les combles, d’une pièce à l’autre selon l’humeur et le temps qui chaque fois peint une autre saison sur la ville. Elle arrive avec son chapeau rivé sur la tête, souriante, volubile. Possible quand on dissèque l’horreur? «Je ne veux surtout pas me complaire dans le morbide» indique-t-elle. On évoque la nécessité de faire la part des choses, entre la distance intime (son histoire) et professionnelle (ses recherches). Elle ramène tout à la force, à l’exigence, à l’optimisme.

Une chercheuse, pas une militante

Sévane Garibian n’est pas militante mais chercheuse. En quête de compréhension pour faire avancer le droit en mettant en dialogue l’histoire, l’anthropologie, la sociologie, la littérature ou la psychologie. Dans son dernier livre, le questionnement porte sur les modalités de la mise à mort du bourreau, le traitement post-mortem de son corps et la question de la patrimonialisation face aux exigences de justice et de réparation. Autrement dit: que disent les os et les restes? Elle les interroge, veut les faire parler.

Elle a vécu à compter de 2008 quatre années en Argentine, «un laboratoire extraordinaire», a rencontré des juges et les associations de victime du dictateur Videla. «J’ai travaillé sur le travail des acteurs juridiques» aime-t-elle dire. Pour elle, la fin d’un bourreau n’est jamais anodine.

«La mort du tyran alimente sa légende»

Les morts naturelles (ou supposées telles) d’Amin Dada, Pol Pot, Bokassa, Pinochet ,Franco, Milosevic offriraient une échappatoire au criminel en éteignant une procédure judiciaire. Le cénotaphe de Pol Pot, mort officiellement d’une crise cardiaque, est aujourd’hui une attraction touristique. Le décès de Slobodan Milosevic dans sa cellule de la Haye (suicide camouflé?) alors qu’il est jugé par le Tribunal pénal international permet une réécriture de l’Histoire et alimente le déni de celui qui s’est toujours présenté comme un martyr des grandes puissances occidentales.

Pour Talaat Pacha, la patrimonialisation est assumée par l’Etat turc. «Mon travail a consisté à mettre au jour le lien entre la fin du bourreau, le traitement de ses restes et la politique négationniste toujours à l’œuvre en Turquie», précise Sévane Garibian. L’exécution d’Oussama Ben Laden s’est faite hors écran et sa disparition par une immersion en haute mer s’est voulue rapide et secrète pour prévenir tout culte du mort. «Mais la mort du tyran, quels que soient les circonstances et son contexte n’efface rien, elle alimente sa légende. Même disparus ses restes vivent sous une forme politique, juridique ou immatérielle», estime l’universitaire. Qui a beaucoup d’amis turcs, des juristes, des chercheurs, aujourd’hui en prison car très engagés en faveur des droits de l’homme.


Profil

1973: naissance à Genève.

1991: bac au lycée français du Caire.

2007: doctorat en droit à Paris.

2008: s’installe à Buenos Aires, entame un travail sur les disparus.

2016: publie La mort du bourreau aux Éditions Petra, Paris.


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