Divorce

Amon contre Amon: grand déballage sur le Rocher

Héritier du groupe Sicpa, le Vaudois Maurice Amon et son épouse Tracey sont en instance de divorce depuis 2015. La guerre que le couple se livre entre New York et Monaco jette une lumière crue sur les moeurs de la jet-set internationale et la mécanique de l'exil fiscal

Ils vivent entre Paris, New York, Gstaad et Monaco. Partout et nulle part. Ils collectionnent les toiles de maîtres, fréquentent les foires d’art contemporain et les soirées mondaines, se déplacent en jet privé. Bienvenue dans l’univers hors-sol de la jet-set internationale. Un cercle fermé dont le train de vie nourrit tous les fantasmes. De cette caste, on ne connaît d’ordinaire que le faste ostentatoire. Celui qu’elle veut bien montrer, sur papier glacé. Les coulisses et les secrets de cuisine restent, eux, à l’abri des regards. A moins qu’un divorce haut en couleur ne vienne lever un coin du voile. En obligeant ses protagonistes à montrer patte blanche devant les tribunaux, c’est-à-dire au grand jour si les choses s’enlisent.

Ce divorce, c’est celui du couple Amon. Après huit ans de mariage, Maurice Amon, 66 ans, héritier et ancien dirigeant du groupe Sicpa, fleuron de l’industrie vaudoise, a décidé de se séparer de son épouse, Tracey Hejailan-Amon, 48 ans, rencontrée en 2007 à Gstaad, le soir du réveillon. Officiellement résident monégasque depuis 2011, c’est sur le Rocher qu’il a déposé sa demande de divorce, en octobre 2015. Seulement voilà. Craignant pour ses intérêts, Madame a contesté la compétence des juges de la Principauté et tenté de porter – sans succès jusqu’ici – son divorce devant la juridiction new-yorkaise, où elle considère être domiciliée. Il n’en fallait pas plus pour que la presse à scandale anglo-saxonne s’invite dans ce qui devient un feuilleton transatlantique.

Dans la Principauté, c’est celui des époux qui a construit le patrimoine qui jouit de la protection du droit

Un feuilleton dont l’enjeu se mesure en dizaine de millions de dollars. Malgré une réforme en 2007 visant à moderniser le droit du divorce à Monaco, celui-ci resterait désavantageux pour Madame s’il devait s’appliquer. Comme l’écrit pudiquement le portail d’informations financières Monaco Wealth Management, au chapitre divorce: «Dans la Principauté, c’est celui des époux qui a construit le patrimoine qui jouit de la protection du droit». En substance, le couple n’ayant pas conclu d’arrangement prénuptial particulier lors de son mariage à Hong Kong, en 2008, un divorce monégasque permettrait à Monsieur de récupérer tout ou partie des cadeaux offerts à sa femme. Or, il ressort de la procédure ouverte par Tracey Hejailan-Amon à New York que son mari lui aurait offert l’équivalent de 75 millions de dollars durant leur mariage, principalement en bijoux.

Collection d’art contemporain estimée à 25 millions de dollars

Abondamment relayé par le New York Post, le volet américain de l’affaire se décompose en deux procédures, intentées par Madame. La première visait à faire reconnaître ses droits sur la moitié d’une collection d’art contemporain que Monsieur aurait pris la précaution de retirer de leur appartement de la Cinquième Avenue, juste avant de demander le divorce, alors que son épouse était en voyage. Une collection estimée à 25 millions de dollars, comprenant notamment un autoportrait d’Andy Warhol ou encore une toile de Jean-Michel Basquiat. Après plus d’un an de procédure, Tracey Hejailan-Amon s’est vue déboutée sur ce volet par la Cour suprême de Manhattan, le 20 janvier dernier.

Il suffit de constater le nombre de paires de chaussures dans ce dressing pour conclure qu’elle vit à Monaco

Quelques mois plus tôt, elle subissait un premier revers, plus déterminant, devant la Cour Suprême de l’Etat de New York. Le 28 octobre 2016, celle-ci se déclarait incompétente, jugeant que les conditions de résidence du couple à New York n’étaient pas réunies pour qu’ils puissent y divorcer. Pour plaider sa cause, Maurice Amon a eu recours à un argument peu banal: il a fait produire devant la Cour des photos… du dressing de sa future ex-épouse dans leur appartement monégasque. Des clichés à faire pâlir toutes les fashionistas de la planète: quelque 80 paires de chaussures soigneusement rangées, une montagne de sacs à main et des vêtements plein les armoires. «Il suffit de constater le nombre de paires de chaussures dans ce dressing pour conclure qu’elle vit à Monaco», écrit l’avocat new-yorkais de Monsieur, Peter Bronstein. Si saugrenu qu’il puisse paraître, l’argument fait mouche.

Dressing contre dressing

Deux fois perdante à New York, même si des appels sont pendants, Tracey Hejailan-Amon ne baisse pas les bras. Mais elle n’a plus le choix, c’est désormais à Monaco qu’elle doit faire valoir ses droits, avec un objectif en tête: démonter qu’elle n’a jamais vécu sur le Rocher, pas plus que son mari d’ailleurs. Et que la justice monégasque n’a donc pas à se mêler de leur divorce. La démonstration n’est pas gagnée d’avance, puisque Maurice Amon détient un permis d’établissement à Monaco depuis 2011, année de l’achat de l’appartement dans la Principauté. Alors, aux grands maux les grands remèdes: Tracey Hejailan-Amon décide de mettre sur la table les moindres recoins de sa vie privée et de celle de son futur ex-époux.

Monsieur a produit à New York des photos du dressing monégasque? Qu’à cela ne tienne: Madame produit des photos de ses autres dressings, dans ses résidences de New York, de Paris et de Gstaad. Pour démontrer qu’en comparaison, la garde-robe monégasque n’est qu’un aimable échantillon. Versé au dossier, l’inventaire de son dressing parisien fait ainsi apparaître la bagatelle de 128 sacs à main, 144 pantalons, 216 cardigans, 78 paires de bottes, etc. Tracey Hejailan-Amon fait également valoir qu’il aura fallu trois jours et deux CD-ROM pour dresser l’inventaire de ses effets personnels au chalet de Gstaad – cinq étages et près de 2800 m2 de luxe, un joyau estimé à 100 millions de francs.

Nomade global

Le grand déballage ne s’arrête pas là. Factures d’hôtels, agendas des époux, témoignage du personnel, calcul du temps effectivement passé par l’un et l’autre à Monaco, à New York et aux quatre coins du monde, tout y passe. Y compris deux arguments massue: Tracey Hejailan-Amon n’a jamais été au bénéfice d’un quelconque titre de séjour monégasque, et l’appartement du couple sur le Rocher était en travaux, donc inhabitable, jusqu’au mois de mai 2015. Strictement matrimonial jusqu’ici, le litige prend désormais une dimension fiscale évidente. Et fait apparaître par le menu le mode d’emploi du parfait nomade global.

Au même titre que son frère Philippe, actuel homme fort du groupe, Maurice Amon détenait, selon nos informations, 40% de Sicpa jusqu’en 2008. Année à partir de laquelle il est graduellement sorti de l’empire familial, jusqu’à quitter le conseil d’administration de la société en mars 2015. Après avoir vendu l’essentiel de ses parts en plusieurs tranches, pour un montant total chiffré en centaines de millions de francs. En 2007, selon les dires de Madame, il se serait officiellement établi à Hong Kong, où il aurait ouvert un compte en banque et loué une chambre à l’hôtel Four Seasons. Avant de transférer sa résidence à Monaco en 2011.

Mais plusieurs éléments du dossier soulèvent des questions quant à son véritable domicile depuis qu’il a officiellement quitté la Suisse. En 2010, Maurice Amon achète un appartement de 381 m2 sur la Cinquième Avenue. Il déclare alors à la société de courtage new-yorkaise que son principal lieu de résidence est son chalet de Gstaad. Pourquoi? La question reste pour l’heure sans réponse. Maurice Amon n’ayant pas souhaité retourner nos appels, impossible de savoir non plus pourquoi il fait établir à la même adresse bernoise nombre de factures de bijoux achetés chez JAR’s, à Paris, entre 2009 et 2014 s’il est alors successivement résident hongkongais, puis monégasque.

Nouveau revers

Sur la base de ces éléments, et bien que le Family Office qui gère la fortune de son mari, Investmon, soit installé à Monaco, Tracey Hejailan-Amon et ses avocats affirment en outre que le centre principal d’activités de Maurice Amon – autre élément déterminant de la résidence légale – ne saurait être Monaco, mais bien plutôt la Suisse, où se trouve la société qui a fait sa fortune et où vivent ses enfants, nés d’un précédent mariage. Partant, Madame a déposé une dénonciation auprès du Gouvernement monégasque, le 20 octobre dernier.

Au terme d’une enquête administrative sur le Rocher, nouveau revers pour elle, révèle l’avocate monégasque de son mari, Géraldine Gazo: «Le gouvernement, après avoir effectué toutes les vérifications d’usage, vient sans surprise de classer cette plainte calomnieuse par lettre du 20 février 2017. Les autorités monégasques y confirment que Monsieur Amon est bien domicilié à Monaco depuis l’année 2011.» Pour Géraldine Gazo, cette dénonciation ne visait qu’à «différer autant que faire se peut la décision sur la compétence du Juge monégasque pour permettre à Madame de poursuivre ses actions judiciaires à New York.» Pour le reste l’avocate souligne que son client «n’a pas pour habitude d’étaler sa vie privée dans la presse, et qu’il ne va pas y déroger».

«Confiance dans la justice monégasque»

Contactée, Tracey Hejailan-Amon fait répondre par l’entremise de son avocat genevois, David Bitton, qu’elle se refuse à tout commentaire. Tout juste l’avocat précise-t-il que «Madame Hejailan-Amon a une grande confiance dans la justice monégasque et dans les moyens de preuve en sa possession.»

La balle est désormais dans le camp du Tribunal de première instance monégasque. S’il devait se déclarer incompétent, le divorce pourrait traverser à nouveau l’Atlantique, au grand dam de Monsieur. Dans le cas contraire, Madame devra probablement faire le deuil de ses bijoux.

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