Epoque

Le jardin, paradis urbain

Cultivés par des citadins, des îlots de verdure surgissent en pleine ville. Au-delà de l’aspect esthétique, 
ils sont un moyen de renouer avec la nature, de ralentir 
le rythme de notre société qui surconsomme 
et de retrouver notre harmonie intérieure

En face du complexe futuriste de la Foire de Bâle une enfilade d’immeubles d’habitation semble impénétrable. Il faut être attentif pour repérer une flèche qui invite à s’aventurer dans une ouverture entre deux bâtiments. Le passage débouche sur une oasis verdoyante, des plants et des fleurs entourent une tonnelle de saule en treillis: presque un mirage dans ce quartier compact en plein centre.

Et pourtant, le Jardin partagé de Landhof est bel et bien une réalité. Aménagé par les habitants des immeubles voisins en 2012, il a remplacé une triste parcelle en béton qui faisait office de cour intérieure commune. «Il y a beaucoup plus de vie maintenant ici, les gens cultivent 
ensemble le potager et organisent des fêtes en plein air. 
C’est un privilège d’avoir un coin de nature en ville», explique Tilla Künzli, responsable d’événements à l’association Urban Agriculture Basel. Créée en 2010, celle-ci chapeaute une cinquantaine de projets, dont une trentaine de potagers qui donnent aux espaces urbains des allures champêtres.Bâle n’est pas une exception.

Depuis une vingtaine d’années, le jardinage urbain grignote la ville au profit de la nature dans le monde entier. Toits végétalisés, potagers suspendus sur les façades, friches industrielles transformées en vergers… Des initiatives gagnent du terrain et imposent une autre vision de la ville. L’aspect esthétique n’est pas étranger à la démarche, mais autre chose encore semble pousser les citadins à s’emparer de pelles et de pioches pour cultiver un bout de terre au milieu des blocs de béton. De l’envie de bien manger au bien-être spirituel, en passant par le pied de nez à la société de consommation, les racines du jardinage urbain sont profondes.

Villes en transition

«Produire ses légumes en ville n’est pas une nouveauté en soi, il suffit de penser aux jardins familiaux du XIXe siècle, explique Romano Wyss, chercheur à l’EPFL et spécialiste du domaine. Ce qui fait la différence depuis une dizaine d’années, c’est le côté vivre ensemble des jardins communautaires. Le contact avec les autres est plus important que la production.»

Au-delà de la dimension sociale, une autre préoccupation alimente cet engouement pour ce maraîchage des villes depuis quelques années. «Les gens veulent savoir d’où vient ce qu’ils mangent. Ils font de moins en moins confiance à l’industrie alimentaire. Cultiver chez soi ou dans un potager commun est une forme de résistance et d’indépendance», observe Tilla Künzli. Même constat à l’association equiterre active en Suisse romande, qui, comme son pendant bâlois, procure des conseils et accompagne des programmes de potagers urbains dans un esprit durable et biologique. «Les scandales alimentaires ont contribué à l’essor du jardinage en ville, observe Damien Regenass, chef de projet à equiterre. Nous sommes de plus en plus sollicités, y compris pour les cours de jardinage sur le balcon.» Que ce soit sur une parcelle commune ou dans des pots au bord de la fenêtre, la conscience écologique imprègne le travail de la terre au cœur de la ville. Ce n’est pas un effet de mode, ni le privilège des milieux alternatifs. Les citadins-jardiniers sont mères de famille, universitaires, cadres ou employés. Pour les uns, c’est surtout une possibilité de s’alimenter sainement. Pour d’autres, c’est aussi une question de principe, un moyen de prendre le contre-pied d’une consommation irresponsable et galopante.

Légumes en libre-service

Les jardins urbains s’inscrivent dans une philosophie plus large, qui trouve ses racines dans le mouvement pour la décroissance. A Bâle, l’agriculture urbaine fait ainsi partie du réseau qui prône le retour à l’échelle du local, avec ses propres épiceries et sa monnaie. L’inspiration vient des Villes en transition, mouvement international des communes qui veulent réduire leur impact sur le climat. L’agriculture urbaine est l’une des solutions.

Un concept certes idéaliste mais qui peut déboucher sur plusieurs succès concrets. En 2008, la ville anglaise de Todmorden relève le défi de l’autosuffisance alimentaire. Une quarantaine de potagers et des plants en bacs envahissent alors l’espace urbain, leurs produits étant ensuite mis à la disposition des habitants, en libre-service. Ville-potager, Todmorden devient ainsi l’icône de l’agriculture urbaine et symbolise cette vision alternative du développement urbain. Elle initie le mouvement The Incredible Edible, ces Incroyables Comestibles qui vont faire des émules partout à travers le monde. La Suisse romande se prête au jeu. Aussi utopique qu’elle puisse paraître – cultiver pour que les autres s’en servent –, l’expérience s’avère très concluante. «Nous avons commencé au printemps 2016, encouragés par le film Demain, ce récit de petites actions pour un monde durable», raconte Julien Fontaine, l’un des initiateurs des Incroyables Comestibles à La Chaux-de-Fonds. Plantées dans des bacs, à l’intérieur de meubles recyclés voire dans une baignoire, les salades vertes et les carottes ont poussé dans une quinzaine d’endroits en pleine ville sous un logo invitant le public à les cueillir. «Bien sûr, il faut croire en l’être humain et en sa bonté pour ce genre d’actions. Au début, beaucoup de gens n’osaient même pas s’en servir, continue Julien Fontaine. Mais finalement ça a bien fonctionné.»

Antidépresseur vert

Les villes suisses deviendront-elles un jour «comestibles», comme Todmorden? A Bâle, Tilla Künzli rêve de davantage de potagers et d’arbres fruitiers en ville mais les règlements ne jouent pas toujours en faveur des jardiniers: «En Angleterre les gens font, tout simplement. En Suisse, on demande d’abord les autorisations.» Pour Damien Regenass, la différence avec les grandes villes comme Berlin, qui met son ancien aéroport à la disposition de ces agrocitadins, réside dans le manque d’espaces publics disponibles en Suisse et le coût faramineux des terrains.

N’empêche, les mentalités évoluent, les potagers appartiennent désormais au vocabulaire de la planification des quartiers. Et les petites actions individuelles sèment des graines qui finissent par pousser. Dans son documentaire Wild Plants, consacré aux jardins urbains du monde, le réalisateur Nicolas Humbert est parti à la rencontre des gens qui cultivent cet espoir. Comme celle du chef cuisinier Maurice Maggi, qui arpente depuis 1984 les rues de Zurich en lançant par-ci par-là des bombes de semences pour faire fleurir sa ville. Le jardinier-guérillero est désormais l’homme que la municipalité écoute, celui dont les mauves sauvages sont devenues l’un des symboles de la capitale alémanique. «J’ai voulu montrer comment ne pas désespérer à notre époque. Je me suis demandé si l’énergie des plantes et le potentiel de la relation entre l’homme et la nature pourraient améliorer la société et nos vies, explique Nicolas Humbert. Le travail de la terre change nos rapports à la consommation et au monde.»

Le sens de la vie

Derrière le désir de cultiver son jardin au XXIe siècle se cache souvent le besoin d’un retour aux sources. Comme si cette activité qui remonte à la nuit des temps permettait de se stabiliser dans un monde en déséquilibre. Comme si dégager de l’espace pour la nature en ville pouvait aider à dégager de l’espace et du temps pour soi. Comme si la possibilité de faire pousser et manger ses propres fruits et légumes redonnait un sens concret à notre quotidien.

Le jardinage urbain nous fait reprendre conscience des rythmes naturels et permet de ralentir ainsi la frénésie des villes. En quelque sorte, ce retour à l’essentiel est un antidote aux maux du citadin d’aujourd’hui. Notre monde est-il devenu trop virtuel, nos ambitions trop abstraites, notre dépendance à la société de consommation trop grande? Et le jardinage – chez soi ou sur une parcelle commune – serait-il notre planche de salut? Finalement, c’est peut-être avant tout la quête d’apaisement qui nous pousse à aménager ces oasis de bien-être au milieu de la jungle urbaine. Dans l’espoir de retrouver un peu de notre paradis perdu.

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