Société

La génération ni Madame, ni Monsieur

Le «genderfluid» s’impose dans la mode et les campus. Il consiste à zigzaguer entre masculin et féminin, refuser de se déterminer fille ou garçon, ou s’identifier au sexe opposé. Loin des normes et des préjugés, il est porté par les nouveaux enfants du siècle. L’aube du troisième sexe?

A 9 ans, l’actrice Katharine Hepburn se rase la tête, rapine les salopettes de ses frères, et file cavaler dans les collines jusqu’à sentir son cœur au bord de l’explosion. «Je voulais être un garçon car je pensais que les garçons avaient tout le plaisir. Alors j’ai dit à ma famille de m’appeler Jimmy. J’aimais ce prénom», raconte-t-elle dans sa biographie. En 1932, à 25 ans, elle débarque à Hollywood, toujours inséparable de ses pantalons. C’est l’époque où celles qui s’aventurent dans la rue en silhouette masculine risquent l’arrestation pour provocation. Mais l’actrice impose vite son style libre et androgyne…

En 2017, une demoiselle en pantalon est d’une banalité prodigieuse. Sauf à la Maison-Blanche, où Donald Trump aurait réclamé à ses collaboratrices de s’habiller «comme des femmes». N’en déplaise à ce despote des stéréotypes, le mouvement «genderfluid» est en train d’opérer une révolution. Le terme est d’ailleurs entré dans le «Dictionnaire d’Oxford» 2016, ainsi que la désignation «Mx», pour ceux qui ne veulent être appelés ni Madame, ni Monsieur. Il faut dire que la nouvelle génération est éperdue de liberté et de tolérance, dans tous les domaines. Aux «cisgenre» (qui s’identifient à leur sexe), elle préfère l’infini des possibles, pour elle ou ses contemporains. «20% des millennials disent qu’ils sont autre chose que strictement cisgenre, comparativement à 7% des baby-boomers. Cette catégorie peut être sexuellement curieuse au sujet des personnes de leur propre sexe, ou rejeter la notion d’un seul genre […] Les jeunes d’aujourd’hui redéfinissent tout», s’enthousiasme le magazine américain «Times».

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Les marques dans le genre

Selon une étude de l’agence de tendance «J. Walter Thompson Intelligence», 74% des 13-20 ans considèrent également que «le genre ne définit pas une personne autant qu’avant». Sensibles à leur époque, Facebook et Tinder proposent donc aux utilisateurs plus d’une cinquantaine de genres pour se définir. Et cette fluidité se faufile jusque dans les placards. Le 23 mars, H&M a inauguré à l’échelle mondiale une ligne genderfluid, et l’enseigne Zara propose une collection «Ungendered» («dégenrée»). A Londres, la chaîne de grands magasins «Selfridges» consacre aussi trois étages aux vêtements neutres. En Angleterre toujours, plusieurs universités dont celles de Manchester et Glasgow offrent des toilettes neutres, et certains collèges n’imposent plus d’uniformes masculins ou féminins, laissant le libre choix aux élèves. Idem à Sydney.

On ne peut que se réjouir de cette valorisation de la diversité, qui multiplie l’espace des réalités humaines et orientations sexuelles.

Sébastien Chauvin, sociologue à l'UNIL

«On ne peut que se réjouir de cette valorisation de la diversité, qui multiplie l’espace des réalités humaines et orientations sexuelles» note Sébastien Chauvin, sociologue à l’UNIL, professeur associé au Centre en Etudes Genre, et coauteur de «Introduction aux études sur le genre» (de Boeck). «Mais il ne faut pas oublier que l’on reste dans une société patriarcale qui dévalorise les propriétés féminines: si les femmes ont plus la liberté de s’approprier les codes masculins, l’inverse semble moins vrai. Car l’imposition du féminin dans le masculin déstabilise encore.»

Le sexe selon l’humeur

A Hollywood, le jeune acteur Jaden Smith, 17 ans et fils de Will Smith, est donc parti en croisade contre cette police du genre. En 2016, il présentait la collection femme de Louis Vuitton. Un an plus tôt, il affichait sur Instagram sa tenue de bal de promo: une jupe blanche sur pantalon noir, assortis d’une paire de baskets. «Le monde va continuer à vouloir me frapper pour ce que je fais, et je vais continuer à ne pas m’en soucier. Je veux recevoir la plupart des coups pour que mes enfants et les prochaines générations pensent enfin que certaines choses sont normales» explique-t-il aux médias américains. Au Canada, c’est un acteur canadien de 11 ans du nom d’Ameko Eks Mass Carroll qui vient d’être nommé conjointement dans les catégories Meilleur espoir Masculin et Féminin aux récompenses cinématographiques «Leo Awards» 2017, pour son rôle dans un court métrage («Limina») sur un garçonnet genderfluid dans une bourgade nord américaine. Dans la vie, il se dit lui-même tantôt fille, tantôt garçon, selon l’humeur du jour.

«On naît homme ou femme, mais cela ne décide pas de ce que l’on devient» confirme le psychanalyste Jacques André, qui interroge lui aussi le genre dans un ouvrage à paraître le 12 avril: «Quel genre de sexe?» (PUF). «Ce que propose la société est la possibilité de se libérer d’une assignation redoutable. Mais il ne faut pas oublier que ce qui devient politiquement correct dans un pays reste violemment réprimé dans un autre. De ce point de vue, le cas Donald Trump, qui a interdit les toilettes genderfluids aux USA, est intéressant: derrière son apologie de l’hypermasculinité et le rabaissement de la femme, on peut soupçonner une virilité inquiète.»

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Stéréotypes tenaces

En Russie aussi, le cas du député homophobe Vitaly Milonov – qui vient de poster un fier selfie avec la candidate française Marine Le Pen – mérite une petite psychanalyse: il a fait interdire «La Belle et la Bête», dernière bluette Disney, aux moins de 16 ans pour «propagande flagrante et éhontée du péché et des relations sexuelles perverses». Les scènes incriminées? Trois secondes furtives sur un figurant se retrouvant affublé d’une robe et vivant une épiphanie (soit un simple sourire fugace), ainsi que quelques secondes sur un autre personnage masculin dansant au bal final avec un cavalier du même sexe. Mais si Disney affiche une nouvelle solidarité timide avec le genderfluid, elle n’est pas flagrante au rayon jouets. «On est surtout dans une époque qui renforce les stéréotypes, notamment avec des jouets de plus en plus genrés aux rayons fille et garçon», constate Florent Jouinot, agent communautaire pour l’association VoGay.

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«Alors certes, il y a des soirées "crossgenders" à Genève, mais la société rappelle vite les cadres. On va par exemple prêter à Angela Merkel plus d’intelligence qu’à une blonde pulpeuse, tandis qu’on dira d’un homme "féminin" qu’il est sûrement plus doué pour la déco que l’autorité. Je connais beaucoup de groupes sociaux qui se permettent le genderfluid dans l’entre-soi, mais préfèrent se conformer à ce que l’on attend d’eux à l’extérieur. Je ne suis pas sûr qu’on verra encore demain débarquer un homme en jupe à Aigle ou Payerne…»

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