Société

La Chine veut «guérir» ses gays, à coups d'électrochocs, de médicaments et de douches glacées

L’homosexualité continue d’être perçue comme une maladie mentale dans l’Empire du Milieu. De nombreux hôpitaux proposent des thérapies de conversion. Témoignage de deux hommes qui sont passés par là

L’appareil était composé d’une petite boîte carrée reliée à deux longues antennes courbées, se souvient Yanhui Peng. Il était posé sur une table à côté d’un canapé, au milieu du cabinet du médecin. «Le docteur m’a dit de m’allonger et de fermer les yeux, raconte le Chinois de 34 ans. Il m’a alors hypnotisé. Lorsque je sombrais, il m’a dit de penser à des corps d’hommes et de bouger les doigts si cela éveillait du désir sexuel en moi.»

La prochaine chose dont se souvient cet homme menu au regard franc, qui parle d’un air légèrement affecté, est la douleur fulgurante qu’il a ressentie au niveau du bras. «Il m’a électrocuté avec son appareil», s’emporte-t-il. Yanhui Peng, que ses amis surnomment Yanzi (hirondelle en chinois), s’est levé d’un bond, horrifié. Le médecin rigolait. «Il m’a expliqué que l’homosexualité était un acte criminel et pouvait provoquer des maladies, relate-t-il. Il m’a promis que si je suivais son traitement, je pourrais devenir hétéro.»

Electrochocs et douches glacées

Cette thérapie de conversion, proposée par une clinique à Chongqing, une ville à l’ouest de la Chine, lui a coûté 30’000 yuans (4350 francs) pour 30 séances, une petite fortune dans ce pays. Effarouché par cette expérience, Yanhui Peng a décidé de faire un procès à la clinique. Fin 2014, une cour de Pékin lui a donné raison.

En Chine, des dizaines d’hôpitaux proposent ce genre de traitements. «Il y a des cliniques privées mais aussi de grands établissements publics, comme l’hôpital universitaire de Zhejiang ou un grand centre consacré aux maladies mentales à Guangzhou», détaille Yanhui Peng, qui opère désormais une ONG pour traduire en justice d’autres fournisseurs de thérapies de conversion.

Les patients y sont soumis à des électrochocs ou à des douches glacées, suivent des thérapies et reçoivent un cocktail de médicaments qui comprend des antidépresseurs mais aussi des vomitifs qu’ils doivent prendre en même temps qu’ils regardent des films pornos gays. Des hôpitaux proposent des tests sanguins, des analyses d’ADN et des scans du cerveau. «Si les résultats sont normaux, ce qui est en général le cas, le médecin vous dit que vous pouvez être guéri de votre homosexualité car elle n’est pas génétique», glisse l’activiste.

Conversion volontaire

Certains suivent ces traitements contre leur gré. C’est le cas d’un homme de 36 ans dans la province du Henan. Lorsqu’il a annoncé à sa femme qu’il voulait divorcer, celle-ci a organisé une opération commando avec toute sa famille: ils lui ont noué les pieds et les mains et l’ont amené de force dans une clinique psychiatrique. Il y a été maintenu durant 19 jours, forcé de prendre des médicaments et battu à intervalles réguliers, avant de réussir à s’enfuir.

Mais le plus souvent, ceux qui choisissent d’effectuer une thérapie de conversion le font volontairement. Comme Kuen-Ting*, un jeune homme timide aux traits fins qui a suivi un tel traitement à Hong Kong il y a quelques années. «J’avais 22 ans et j’étais à l’université lorsque je suis tombé amoureux d’un camarade de classe, se remémore-t-il. Je viens d’une famille très religieuse et beaucoup de mes amis sont chrétiens, alors j’avais très peur de leur réaction.»

Il essaye de dissimuler ses sentiments mais finit par se confier à l’objet de son affection. «Il m’a parlé d’une thérapie que je pourrais suivre pour guérir de mon homosexualité», note-t-il. Celle-ci est proposée par une organisation évangélique appelée New Creation, fondée par le psychologue hongkongais Hong Kwai-Wah. Ce dernier a développé une thérapie cognitivo-comportementale qu’il qualifie de post-gay. Celle-ci postule que la sexualité est fluide. «L’idée que les gens sont 'nés comme ça' ne repose sur aucune preuve scientifique, juge-t-il. Durant mes 30 années de pratique, j’ai vu plus de 100 homosexuels changer d’orientation sexuelle.»

Si on ne peut pas effacer complètement les sentiments qu’on éprouve pour les membres du même sexe, il est en revanche possible de «choisir de ne pas vivre comme un gay», en pratiquant l’abstention, selon lui. Il estime son taux de succès à 38% environ, dont 15% qui renoncent entièrement à leur homosexualité.

Chose sale

Chez New Creation, on dit à Kuen-Ting de traiter l’ami dont il est tombé amoureux comme un simple camarade, de le voir un peu moins souvent, de renoncer à se masturber et de prier. On l’encourage aussi à adopter des activités plus masculines. «Je me suis mis au basket», se souvient le jeune homme aujourd’hui âgé de 32 ans.

Mais il ne voit pas de progrès, bien au contraire. «Au bout d’un an, j’étais déprimé, mes résultats scolaires souffraient et je faisais des crises d’anxiété, raconte-t-il. Je ressentais tant de culpabilité. J’avais l’impression que c’était de ma faute si je n’arrivais pas à changer, que je ne faisais pas assez d’efforts.»

New Creation finit par envoyer Kuen-Ting chez le Dr Hong Kwai-Wah, qui lui prescrit une batterie de médicaments: des antidépresseurs, des tranquillisants, des somnifères. Mais rien n’y fait: la souffrance est toujours là. «On ne peut pas se forcer à devenir ce qu’on n’est pas», confie-t-il. Au bout d’un an et demi, il jette l’éponge et rejoint une église gay. Il est aujourd’hui devenu assistant social pour aider d’autres jeunes dans son cas et sort d’une relation de quatre ans avec un jeune homme que sa mère a accepté «comme son propre fils».

Mais comment expliquer que ces thérapies barbares soient toujours pratiquées à si large échelle? En Chine, l’homophobie reste très répandue, moins pour des motifs religieux que culturels. «Depuis la Révolution culturelle, la sexualité est perçue comme quelque chose de sale, dont on ne parle pas et qui a pour seul but la reproduction», souligne Ying Xin, qui dirige le Beijing LGBT Center.

Faux mariages

Dans ce contexte, l’homosexualité est perçue comme une forme de déviance. «Elle n’a été décriminalisée qu’en 1997 et retirée de la liste des maladies mentales qu’en 2001», rappelle Reggie Ho, le président de l’ONG Pink Alliance. Le gouvernement a récemment publié une directive qui interdit de montrer à la télévision «des relations sexuelles anormales» comme l’inceste, le viol ou l’homosexualité. Les médias ont tendance à associer l’homosexualité au Sida ou à l’addiction sexuelle.

A cela s’ajoute une vision du monde qui place la famille au centre de l’organisation sociale. «En Chine, si vous faites votre coming out, vos parents vont surtout s’inquiéter du fait que vous n’allez pas vous marier et leur donner des petits-enfants», fait remarquer Tommy Chen, de l’ONG Rainbow Action. Dans un pays où les retraites sont quasi inexistantes, on compte sur la descendance pour prendre soin des seniors. Un phénomène exacerbé par la politique de l’enfant unique. La pression est telle que des plateformes ont vu le jour permettant à des gays et à des lesbiennes de se rencontrer et de conclure un faux mariage destiné à rassurer leurs parents.

Cette double vie, Yanhui Peng la connaît bien. «Lorsque j’ai attaqué la clinique en justice, je suis passé à la télévision, alors j’ai dû faire mon coming out envers mon frère et ma sœur», se souvient ce natif d’un petit village de la province de Guangdong. Tous deux ont commencé par le rejeter. Son frère a toutefois fini par s’y faire, mais pas sa sœur. «Elle m’a dit que l’homosexualité était une maladie, qui s’attrape et donc se soigne», confie-t-il avec un sourire mi-figue, mi-raisin.

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