Course

Je sue, donc je suis

La course à pied change son homme. 
Après la naissance de son second enfant, notre journaliste Alexandre Demidoff raconte 
sa métamorphose en Zatopek du dimanche 

Ça m’a pris comme ça, un matin d’automne. Je venais d’être père pour la deuxième fois, je baignais dans la béatitude des petits pots. Est-ce un accès de virilité qui ne me ressemble pas, après une nuit de berceuse? Une forme de blues post-partum au masculin? L’angoisse d’être détricoté par le temps? J’ai chaussé des Nike orphelines et je me suis lancé sur les quais, au bord du lac, à Genève. Vous m’auriez vu! J’étais Dustin Hoffman au moins dans «Marathon Man». Ma foulée était cavalière, mon port de tête glorieux, j’étais fait pour ça, c’était incontestable. Cette légèreté féline a duré 120 secondes. N’est pas Achille qui veut.

Sur la promenade, face à la vague, je me suis décomposé. Le pied s’est fait pataud, je me suis mis à haleter comme dans «La Dame aux camélias», j’ai senti mon coeur s’emballer, le pauvre, comme la locomotive de «La Bête humaine». J’ai fait appel à tous mes surmois, ces champions qui étaient les héros de mes dix ans, j’ai prié saint Eddy Merckx, saint Bjorn Borg, saint John Mc Enroe. «Tiens dix minutes au moins et après on n’en reparlera plus jamais.» Au bout de ce calvaire nauséeux, j’ai posé une main pathétique sur la fesse réellement insolente d’une demoiselle dans le vent. A Genève, on l’appelle la statue de la Bise. J’étais à l’agonie et je cherchais une forme consolatrice.
Comment imaginer, juste à ce moment-là, que je pourrais un jour gloser à l’infini sur les mérites comparés d’une Aasics et d’une Brooks; que je m’astreindrais régulièrement à des tests effort sur un tapis de course; que je chercherais à améliorer ma VMA - vitesse maximale aérobie; que j’aurais un plaisir d’oiseau lunaire à déflorer la neige les petits matins d’hiver? Un devin m’aurait annoncé que je deviendrais le Zatopek du dimanche, cette idole tchèque des années 1950, que je battrais la campagne comme des millions d’autres petits Zatopek, je l’aurais traité de cinglé.

Mais le lendemain, je m’y suis remis. Et ça fait treize printemps que ça dure. Trois échappées par semaine au minimum, qu’il fasse 0 ou 30 degrés. Mais pourquoi, me demandent mes amis, étonnés par cette constance de pénitent? Je réponds souvent que la course me fait du bien, qu’elle me tient lieu de pharmacie, qu’elle est un régulateur d’humeurs, qu’elle me rappelle à la surface - du monde, de moi-même - quand le chagrin des jours menace de m’aspirer vers le fond.

Le trot est thérapeutique, le galop galvanique. Mais la course provoque autre chose: elle me berce, c’est son pouvoir maternel, et me voici somnambule, particule élémentaire de la géographie, ici et ailleurs à la fois. Dans mes oreilles, pas de symphonie héroïque, non, mais le bruissement d’une pensée sauvage mêlée à la rumeur du ciel. Je sue, donc je suis. Courir est ma façon de retourner au berceau, d’en dilater les contours sans en galvauder la ouate, d’être de nouveau le premier homme, un chasseur qui poursuit son ombre.Ça se passe donc ainsi. Tous les deux jours, je chausse mes Brooks grenat, modèle Adrénaline, histoire de choisir mon mouvement. D’opposer ma pulsation à celle de l’époque. J’entre dans ma fugue comme dans un temps second qu’aucun incident, si ce n’est un roquet acariâtre, ne peut suspendre. Et je vis alors ce qui me manque suprêmement au quotidien, une sensation de continuité, ce luxe inestimable. Sur le bitume - oui, je cours sur du dur - je suis Phidippidès, ce messager grec avalant les kilomètres pour annoncer aux Athéniens la victoire des leurs sur les Perses à Marathon. Au fond courir, c’est ça: se sentir porteur d’une bonne nouvelle.

Sur la course à pied:

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