Reportage

Exploration urbaine: «On a parfois la boule au ventre...»

Explorer des édifices abandonnés est une passion vieille comme les cathédrales. Depuis quelques années, elle porte un nom: l'urbex. A la tombée de la nuit, «Le Temps» a suivi deux fanatiques lors d’une nuit insolite

Deux heures et demie du matin. Trois fois, on s’est trompé de chemin. On a parqué la voiture en bord de route, marché quelques pas dans les herbes hautes et trouvé cette entrée de galerie militaire. Une grille cossue fermée par un cadenas à quatre chiffres devant un trou dans la montagne. En bras de chemise, l’oreille contre le verrou, l’homme cherche la bonne combinaison. Sa réputation est en jeu. Connu pour trouver les codes de cadenas en 30 secondes, voilà déjà 20 minutes qu’il manie celui-ci. En vain. Nos paupières pèsent, nos jambes sont lourdes et la brise s’est rafraîchie. En contrebas, le Rhône ronronne.

La soirée avait commencé quatre heures plus tôt. Leur nom était inconnu. Seul le lieu de rendez-vous avait été transmis. Mondial Kebab, Vevey, 22h30. L’interlocuteur nous avait livré les conseils vestimentaires pour la nuit qui allait débuter. «Habits sombres, bonnes chaussures et lampe de poche.» Nous avions tout cela. Et à 22h30, nous étions prêts, des pieds à la tête vêtus de noir pour affronter une nuit blanche.

Arsène Lupin modernes

Des oignons saucés parsemaient encore la table. Il portait une chemise bleu fluo et s’était présenté: «Tim». Rien de plus. Il voulait garder l’anonymat que requiert sa passion illégale: arpenter les maisons abandonnées, les friches industrielles, les mines désaffectées. Son compère allait nous rejoindre. Un vrombissement profond avait annoncé sa venue. «Dada a toujours eu des voitures trop stylées comme celle-ci, avait lâché Tim, admiratif. Rabaissées, tunées, c’est trop la classe.» Pas d’habits noirs non plus pour Dada. Mais une casquette sur laquelle il arbore le sigle «#dislike» et un large T-shirt affichant une phrase consacrée à l’occasion: «We are writing the story». Nous étions montés dans sa voiture rabaissée et avions mis le cap sur le Valais.

Leur activité porte un nom: urbex, contraction d’«exploration urbaine». Sur la Toile, c’est un phénomène. En quelques années, les sites dédiés à la discipline se sont multipliés et ont dévoilé des stars du domaine affichant toutes leur identité sous pseudonyme. Au sein de la communauté, on partage ses bons plans, on vend du matériel digne d’un Arsène Lupin 2.0. Mais surtout, on publie ses photos issues de longues poses, pour dissiper l’obscurité. Et on les brandit sur les réseaux comme autant de trophées.

En Suisse romande, plus de 5000 fans

Créateur de la page Facebook Urbex Suisse romande, qui fédère 5500 fanatiques (la plus grande réunion d’urbexeurs au monde, selon lui), Tim s’est autoproclamé «représentant de l’urbex en Suisse»: «Il y a deux ans, il y avait beaucoup d’informations sur la France. Rien concernant la Suisse. J’ai commencé à cartographier les lieux que je connaissais par ici. Peu à peu, le plan s’est enrichi grâce à la contribution d’amis.» Sa liste est aujourd’hui riche et variée: raffinerie de Collombey, centrale thermique de Chavalon, cinéma de La Chaux-de-Fonds, bowling désaffecté à Genève, un ancien pensionnat à Fribourg ou encore des abattoirs à Moudon. Et pour permettre aux visiteurs d’être préparés, Tim a aussi créé un site sur lequel il vend des cartes et le matériel utile à l’exploration urbaine: clés, coupe-verre, set de crochetage. De quoi arrondir ses fins de mois.

Ce soir, il n’a rien pris de tout cela. Devant le cadenas récalcitrant de Martigny, on se surprend soudain à rêver d’une pince-monseigneur efficace. Ou d’un bon bâton de dynamite. Mais non. L’urbex est régi par des règles strictes: outre ne rien voler et ne rien taguer, on ne casse rien. Soit.

Il avait promis la visite d’une raffinerie désaffectée. Il avait évoqué des souterrains d’une cité valaisanne. On rêvait d’un vieux cinéma vide où résonnent encore les musiques d’Enio Morricone. Mais il y a un mois, la police les a pris en flagrant délit, lui et son compère d’exploration. Arrestation, menottes, Maglite dans les yeux, interrogatoire et nuit au poste. «Ça fait partie du jeu», sourit Tim. Cette expérience l’oblige aujourd’hui, à se tenir tranquille. «On est en procédure. Les flics nous ont demandé d’arrêter l’urbex. J’ai dit oui, bien sûr…» Que ferait la police si elle nous voyait là, une bouteille de fendant aux pieds, tentant de forcer l’entrée d’une galerie militaire dans la nuit noire?

Le parfum des vieilles bâtisses

Ancien DJ dans une discothèque lausannoise, Tim est maintenant, à 27 ans, père de deux enfants et exerce plusieurs métiers en tant qu’indépendant. S’il préfère pratiquer l’urbex de nuit, c’est par souci d’organisation. «Et puis, dans l’obscurité, les sensations sont meilleures.» Le parfum des vieilles bâtisses est plus excitant une fois le soleil éteint.

Tout ce que tu vois à l’horizon peut être en train de nous observer

Il a visité la plupart des sites publiés sur sa page Facebook. Sur les photos, les édifices paraissent figés entre la vie et l’oubli. Mais l’histoire de chacun d’entre eux, qu’il livre en commentaire, leur donne un nouveau souffle. «Je cherche des renseignements dans les cadastres ou les livres d’histoire. Parfois je mène des enquêtes, j’appelle les voisins ou j’interpelle des passants pour mieux connaître le bâtiment», explique Tim, qui tient aussi à partager les coordonnées GPS de chaque édifice. Etre urbexeur, c’est jouer au détective, s’improviser historien et emprunter l’âme fébrile d’un cambrioleur. Ce que Tim aime, c’est le mélange de nostalgie et d’adrénaline qu’il ressent lors de ses visites clandestines. Devant la galerie militaire, il est 3 heures et le cadenas résiste encore.

Plus tôt dans la nuit, il s’était arrêté et avait humé l’air. «Elle est pire cool, cette odeur!» avait-il lancé. C’était un mélange indéfinissable de vieux bois et de gravats. «Ça me rappelle mes vacances quand j’étais petit.» Nous étions au bord du Rhône, dans une vieille tour en béton au milieu d’une gravière. Depuis sa désertion, tout avait été laissé intact et seule une épaisse couche de poussière recouvrait trémies et tamis. Au sol, les galets semblaient être voués à la fossilisation. Une barrière chancelante tentait de marquer l’interdiction d’entrer, mais elle offrait aussi un large trou nous invitant à nous faufiler. De l’autre côté de la route, le bâtiment des ouvriers abritait encore les outils nécessaires à l’entretien des machines endormies. Si on tendait l’oreille, le cliquetis des chaînes résonnait encore. Et parmi le verre cassé qui jonchait le sol, un coquelicot poussait près d’une botte en caoutchouc esseulée.

Nous avions interdiction d’allumer nos lampes. «Tout ce que tu vois à l’horizon peut être en train de nous observer», avait rappelé Tim. Mot d’ordre: rester discret. Etait-ce la nuit ou la tension qui servait de bâillon? Depuis que nous avions quitté la voiture de Dada, nous chuchotions. C’est qu’il avait monté le son de ses enceintes pendant le trajet, et les voix autotunées des rappeurs de PNL s’étaient élevées dans l’habitacle. Le chanteur était «vénère»: «J’suis dans un merdier, dans un cul-de-sac. Ah ouais, toi, ferme ta gueule, toi, ferme ta gueule...» Faute de la fermer, nous avions baissé le ton et laissions au Rhône la liberté de remplir l’univers sonore nocturne.

Le goût délicieux de l'interdit

Perchés sur les échelles de la tour de béton, nous baignions dans l’illégalité. «Dès qu’on entre dans une maison, c’est de la violation de domicile. La police peut nous arrêter mais ce n’est qu’une plainte du propriétaire qui pourra nous causer des ennuis», précisait Tim.

On a parfois la boule au ventre, comme si tu entrais dans une maison hantée

En raison de l’engagement personnel, la communauté urbex se veut fermée et ne réserve qu’à l’expérience le soin de former ses novices. Tim a, quant à lui, choisi une autre stratégie: pour faire vivre sa discipline, il veut la partager. Quitte à faire jaser les puristes. «Si en France on évite de dévoiler trop de renseignements sur les lieux, c’est surtout pour éviter leur dégradation. Il y a, là-bas, plus de ferrailleurs que chez nous. Dès que le lieu d’une maison est connu, ils se ruent sur sa toiture, ses murs et ses escaliers. Ils la décortiquent pour en extraire des métaux qu’ils revendent ensuite. De plus, en France, les maisons abandonnées ont tendance à demeurer plus longtemps. Alors qu’en Suisse, on les rase très vite. Autant en parler avant qu’elles ne disparaissent.»

L’activité que Tim et Dada partagent leur permet de découvrir des pans de patrimoine souvent inaccessibles. Tous deux ont voyagé en Europe pour visiter des châteaux ou d’anciennes maisons de maître classés dans le top 10 des sites d’urbex. Au-delà de l’histoire des bâtiments, ce sont surtout les sensations fortes qu’ils recherchent. «On a parfois la boule au ventre, comme si tu entrais dans une maison hantée», raconte Dada. Braver l’interdit, c’est excitant aussi.

Tchernobyl, rêve ultime

Tim rêve d’aller parcourir les rues vides de Prypiat, près de la centrale de Tchernobyl. «J’aime m’évader dans une autre époque. Parfois, le temps d’une visite, j’ai le sentiment d’être en 1930. Il y a ce mobilier ancien, ces appareils inertes… Autours d’eux, les heures semblent s’être arrêtées», évoque-t-il. Il se souvient de la visite d’un palace avant son ouverture. «Son propriétaire russe ne l’avait pas encore mis en fonction. On avait pu y entrer et passer la soirée dans la suite royale.» Ils avaient choisi le menu pour l’occasion: cigares, fondue et champagne. Le tout avec vue sur le lac. La nuit finie, ils avaient tout nettoyé et fermé la porte en sortant.

Trois heures trente, le cadenas cède. La lourde chaîne qu’il scellait tombe au sol. La grille s’ouvre. Cœur battant, nous nous introduisons dans la galerie. Mais 2 mètres plus loin, nos lampes torches butent contre une nouvelle porte en acier. Cette fois, trois verrous à quatre chiffres la condamnent.

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