Éducation

Ecole à la maison, les héritiers de Jean-Jacques Rousseau

Violette et Jérôme donnent l’école à la maison à leurs deux garçons. Mieux, ils les laissent acquérir leurs savoirs au gré des nécessités quotidiennes. Et ça marche

Ce n’est pas un récit contre. Contre l’école, contre la société, contre la norme. C’est un récit pour. Pour la liberté, pour le développement personnel et pour plus de respect. Jérôme et Violette, comédiens romands, n’ont pas de leçon à donner. Ce serait le comble, d’ailleurs, eux qui ont opté pour la méthode dite des apprentissages autonomes avec leurs fils de 10 et 12 ans.

C’est-à-dire que, depuis 2013, le couple ne délivre pas véritablement l’école à la maison à heure fixe, avec programme à la clé. Mais compte sur les événements du quotidien et les intérêts spontanés d’Arthur et de Simon pour que leurs garçons acquièrent un savoir.

Et ça marche. Arthur, l’aîné, s’apprête à réaliser un documentaire sur les chiens d’aveugle, tandis que Simon, passionné par la Première Guerre mondiale, écrit un roman sur le sujet. Oui, un roman, à 10 ans… Immersion dans un cercle vertueux.

Rousseau aurait adoré observer cette famille. Car, tout y rappelle L’Emile ou De l’Education, célèbre traité pédagogique du philosophe des Lumières qui prône un enseignement basé sur l’observation de la nature et la douceur de transmission.

Plus tard, l’épistémologue Jean Piaget l’a aussi démontré et a favorablement influencé l’instruction publique genevoise dans ce sens: plus le plaisir est présent dans l’apprentissage, plus le domaine étudié s’inscrit dans la mémoire. Jérôme et Violette font du Piaget et du Rousseau sans le revendiquer et le résultat séduit.

Steiner, l’entraide et la nature

La rencontre se déroule en campagne. Depuis peu, le quatuor a intégré un appartement au sein d’une coopérative qui se chauffe au solaire et s’apprête à développer un potager en permaculture. Un paradis bobo? Sans doute, et cette donne joue un rôle dans la réussite de l’instruction en famille.

Mais ce qui a vraiment été déterminant, ce sont les voyages qu’ont enchaînés les parents. Chaque année, depuis quatre ans, le clan a passé de six à huit mois sur les routes pour raison professionnelle et l’idée de l’enseignement «à demeure» s’est naturellement imposée.

J’ai réalisé qu’il n’y avait que la peur qui faisait barrage à mon envie d’instruction à la maison

Tout a commencé en 2011 par une première parenthèse, alors que les enfants fréquentaient l’Ecole Rudolf Steiner, enseignement humaniste visant à développer chez les élèves aussi bien les capacités artistiques et relationnelles qu’intellectuelles. «Grâce à Jérôme qui s’y produisait, nous avons eu la possibilité de vivre durant quatre mois à Paris», se souvient Violette.

A l’époque, les garçons avaient 4 et 6 ans, autant dire que la barrière scolaire était facile à franchir. «Oui, mais à Steiner, la maternelle peut commencer très tôt, dès 2 ans et demi. Option que nous avons choisie. Nos enfants étaient donc déjà très attachés.» D’autant que cet enseignement travaille beaucoup autour de la personne.

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«Ils défendent de belles valeurs, en effet, celles du lien humain, du respect et de l’entraide. Sans oublier l’immersion dans la nature.» Arthur, 12 ans, s’illumine: «On construisait des cabanes dans les arbres et on faisait notre propre pain, tous les jours, en broyant les céréales avec un immense moulin. C’était super!»

Expérience de vie

Mais alors, pourquoi avoir quitté ce paradis pédagogique? «Parce qu’Arthur a souhaité apprendre à lire vers 6 ans et, selon les tabelles de Steiner, cette envie était prématurée. On l’a donc inscrit dans le système traditionnel et il était ravi.» Ah bon? Mais on s’éloigne de l’école à la maison… «C’est là que le petit frère intervient», sourient Violette et Jérôme. «Autant l’aîné a trouvé ses marques dans le système classique, autant Simon s’y est très vite senti à l’étroit et a demandé de revenir à l’époque de Paris, ces quatre mois où on a vécu en osmose dans une grande harmonie.»

Ce sont donc les enfants qui ont choisi? «Oui et non. Disons qu’avec les questions à répétition de Simon, j’ai réalisé qu’il n’y avait que la peur qui faisait barrage à mon envie d’instruction à la maison», explique Violette.

Les aptitudes qu’ils ont développées à travers ces années en liberté les suivront et leur serviront toute leur vie, quels que soient leurs choix

Le destin a également joué sa partition. En 2013, le papa, acteur, s’est vu proposer une tournée de plusieurs mois à travers la Suisse, la France et au Canada.«On s’est dit que c’était l’occasion de tenter une expérience de vie, tout d’abord un périple de six mois en camping-car, puis un séjour prolongé au Québec. On a donc demandé un congé scolaire d’une année et demie. Puis, les voyages, de travail ou de loisir, se sont enchaînés et, finalement, ce nomadisme est devenu notre manière de faire. Avec, à l’esprit, bien sûr, le bon développement des enfants.»

Le moins fait le mieux

Justement, comment le couple a-t-il envisagé l’enseignement? A-t-il suivi une formation de formateurs? «On a beaucoup évolué sur cette question», répond la mère de famille. «Au début, le camping-car ployait sous les manuels scolaires. Je craignais tellement les lacunes que j’avais emmené plusieurs méthodes. Mais, très vite, j’ai lâché car j’ai réalisé que leurs apprentissages se faisaient de manière spontanée.»

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Explications? «Par exemple, les garçons ont très vite appris à lire, car ils avaient besoin de se retrouver dans les villes qu’on traversait. Pareil pour l’écriture. Ils ont très vite su écrire parce qu’ils souhaitaient correspondre avec leurs amis restés en Suisse.»

Autrement dit, des apprentissages liés à la nécessité. «Oui, et même, parfois, ils ont eu lieu à notre insu, ajoute Violette. Pour les mathématiques, j’avais montré à Simon une application qui permettait de faire des additions et des soustractions. Je n’avais même pas réalisé que cette application expliquait aussi les divisions et les multiplications. Lui s’en est aperçu et a complété ses connaissances sans même remarquer la difficulté.»

Enfin, pour ce qui est de l’allemand, que les enfants n’ont pas encore croisé sur leur route, Violette a la solution: «On prend un billet pour Berlin, on y reste quatre mois et les garçons apprennent l’allemand en immersion.»

Réfractaires à l’effort?

Elle est peut-être là, la magie de cette pratique. Parce qu’ils grandissent dans une famille qui s’intéresse à la culture, parle politique et choix de société, discute de toutes les décisions collectives et voyage sans arrêt, Arthur et Simon ont acquis leurs savoirs sans même le réaliser… Mais alors, courent-ils le risque d’être réfractaires à l’effort?

«On s’est posé la question, reconnaissent les parents. Mais lorsqu’on a vu comment l’aîné s’investissait dans ses cours de danse classique, sa passion, ou comment le plus jeune trimait pour l’orthographe de son roman, on a vite compris que l’effort ne les rebutait pas!»

Les copains adorent

Qu’en est-il de la socialisation? A force de vivre en tribu avec leurs parents, les garçons ne sont-ils pas décalés? «Au contraire, leurs copains disent qu’avec eux ils n’ont pas besoin de porter des masques. Qu’ils se sentent à l’abri de tout jugement.» Et Violette, qui anime des ateliers de bien-être pour les adultes et les enfants, ne souffre-t-elle pas de ne pas avoir de temps pour elle? «Oui, et j’ai dû trouver une solution. Je me lève tous les jours à 6h pour avoir trois heures en solitaire avant le réveil du clan!»

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Bluffant, non? D’autant que les parents ne sont pas intégristes: vu l’âge de leurs enfants, 10 et 12 ans, et le fait qu’ils vont rester plus en Suisse désormais, ils ont décidé de délivrer des heures d’école plus formelles, avec méthode à la clé. De la même manière, ils ne sont pas réticents à l’idée que leurs garçons retournent dans le système traditionnel.

«Simon aimerait devenir banquier ou architecte. Il imagine donc faire une maturité et se diriger vers une haute école. Pourquoi pas? Les aptitudes qu’ils ont développées à travers ces années en liberté les suivront et leur serviront toute leur vie, quels que soient leurs choix», sourit Violette.


Vaud, canton leader incontesté

L’origine de l’instruction en famille (IEF) est double. D’un côté, cette pratique est née de la contre-culture des années 1970 et fleurit dans les pays anglo-saxons. Aux Etats-Unis, on estime à 2 millions le nombre d’enfants concernés, tandis qu’ils sont 600 000 au Canada et 50 000 en Grande-Bretagne. De l’autre côté, l’IEF est un héritage des familles bourgeoises, qui évitaient ainsi à leur progéniture la promiscuité scolaire.

1400 enfants en Suisse

En Suisse, c’est plutôt cette dernière tradition qui permet à près de 1400 enfants de bénéficier de ce principe devenu aujourd’hui, bien sûr, plus progressiste. Les leaders? Bâle et Berne ou Vaud et Neuchâtel.
Dans ces cantons, un simple formulaire pour l’autorisation, un contrôle annuel au domicile et l’obligation de participation aux épreuves cantonales facilitent ce choix.

Résultat, «29 petits Neuchâtelois et, surtout, 450 enfants vaudois suivent l’école à la maison, pour seulement une quinzaine de Genevois, un canton qui a créé un système d’évaluation empêchant la diversité des approches éducatives», explique Mical Vuataz Staquet, avocate de formation et fondatrice du centre Faire l’école en liberté (FEEL), basé à La Sarraz. Beaucoup de familles romandes vont jusqu’à déménager dans le canton de Vaud pour cette raison.

A Fribourg et en Valais, c’est niet

Car il y a encore plus restrictif que Genève: «A Fribourg, il faut être enseignant soi-même pour donner l’instruction à la maison, alors que le Valais a refusé à 16 enfants cette opportunité cette année», poursuit cette mère de famille dont les trois enfants ont bénéficié de l’IEF.

«Mes deux aînés sont en train d’achever leur maturité fédérale en autodidactes. Ils ont fondé il y a cinq mois l’association Marre de café, qui regroupe des jeunes préparant cet examen sur la base de cours par correspondance (e-learning). Les enfants qui grandissent en dehors du système scolaire sont souvent très créatifs et responsables. Un regard et un vécu que n’ont pas les élèves classiques.»

C’est que, développe Mical Vuataz Staquet, «ce type d’enfant sait pourquoi il apprend. Il ne refuse pas l’effort, mais il l’inscrit dans une démarche sensée.» Et collective, grâce au centre FEEL. «Les parents qui donnent l’instruction à la maison sont vaillants, mais ils se sentent souvent isolés. Notre centre leur propose depuis 2015 un point de rencontre où ils débordent d’initiatives en matière d’échange de savoirs.»

Donner l’instruction à la maison est aussi un choix de vie plus fondamental, conclut cette praticienne: «Nous avons la conviction qu’une société moins compétitive et plus créative est possible.»

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