futur

2025, l’an où un robot piquera mon boulot?

Dans dix ans, les machines intelligentes auront investi tous les secteurs de l’économie. Quels effets sur l’emploi? Le think tank états-unien Pew Research Center l’a demandé à 2000 experts

«Mon fils, ­qui ­a 10 ans, pense qu’il n’aura pas besoin d’apprendre à conduire et à faire ses courses. Il lui suffira de cliquer, et les choses qu’il désire arriveront d’elles-mêmes.» C’est ainsi que la Californienne Nilofer Merchant, serial entrepreneuse et essayiste futuriste, décrit la vie quotidienne après l’avènement généralisé de la robotique, prévu pour 2025. Vision naïve, que nous avons tous (non?) caressée dans notre enfance: un monde où il suffirait d’appuyer sur un bouton. La différence, c’est qu’aujourd’hui les adultes disent la même chose, et qu’ils ne rêvent pas à voix haute, ils énoncent ce qui adviendra: dans dix ans, l’intelligence artificielle et les robots seront partout. «Ce sera comparable à la pénétration des téléphones portables aujourd’hui», annonce le futurologue et pédagogue Marc Prensky, directeur de la Fondation Global Future Education.

Hourra? Au secours? Le Pew Research Center, vaste think tank revendiquant son impartialité (nonpartisan) issu de l’ONG états-unienne Pew Charitable Trusts, a sondé 1896 experts. Le diagnostic, livré en un rapport publié le 6 août est fortement polarisé sur la question centrale – celle de l’avenir de l’emploi. Chômage pour tous? Oisiveté généralisée? Changement de boulot à la chaîne? Voyons un peu.

De quoi parle-t-on, pour commencer? D’un monde qui aurait basculé dans un film de science-fiction à la I, Robot? «La culture populaire a un penchant pour les robots anthropomorphes musclés (Transformers, Terminator) et pour les superordinateurs dotés d’une intelligence de type humain (HAL 9000 dans 2001, l’Odyssée de l’espace)», relève le rapport. Dans la vraie vie, la technologie évolue «dans la direction opposée, avec une intelligence profondément enfouie dans la mécanique complexe d’appareils et d’interactions digitales en apparence simples, voire invisibles». Abracadabra: «Les ordinateurs disparaîtront et les objets ordinaires deviendront magiques», résume John Markoff, journaliste scientifique au New York Times. Invisibilité, disparition, magie: mots récurrents dans ce document, où la technologie apparaît fondue «dans le paysage ordinaire». «Un instantané d’une scène de rue urbaine en 2014 n’a pas l’air si différent d’une photo prise il y a 50 ans…», remarque Seth Finkelstein, programmeur et ­activiste de la libre expression numérique.

Effacés, engagés avec nous dans des interactions surtout vocales (nous allons leur parler, comme au robot de bord dans Star Trek ou aux systèmes d’exploitation dans le film Her), les robots seront partout. Ils auront semé et récolté nos blés, préfabriqué nos maisons, construit nos voitures – lesquelles seront, elles aussi, des robots. Le sociologue Howard Rheingold balaie, à ce propos, la méfiance que suscite le véhicule sans conducteur: «Comment pourrait-il faire un moins bon travail que les humains égoïstes, ivres, drogués ou distraits qui transforment nos routes en bains de sang?»

Plus troublant, plus inattendu, on nous annonce que les machines intelligentes auront fait irruption dans les domaines de l’enseignement, des soins personnels et de la santé. «Vos radiographies seront examinées par une batterie d’intelligences artificielles du niveau Watson (le programme d’IBM qui a battu deux champions du jeu télévisé Jeopardy! en 2011, ndlr) et les humains ne seront appelés à la rescousse que si les machines sont en désaccord entre elles», assure Stowe Boyd, chercheur en chef du site d’information technologique GigaOM. Et ce n’est pas tout: «Dans les cabinets d’avocats, les employés qui préparaient la communication des pièces ont été remplacés par des logiciels» (des algorithmes d’analyse prédictive, précisément), signale Robert Cannon, spécialiste du droit digital. C’est le nœud de la question: quels effets sur l’emploi – et par là, sur le bien-être général?

Entre les optimistes (52%) qui pensent, à l’image du «coinventeur d’Internet», Vint Cerf, qu’«historiquement la technologie a créé davantage d’emplois qu’elle n’en a détruit», et les pessimistes (48%) qui craignent le contraire, le match est presque nul. «Les robots seront les nouveaux travailleurs immigrés», note, dans le rang optimiste, JP Rangaswami, scientifique en chef de l’éditeur de logiciels Salesforce.com: les automates feront, à bas coût, les travaux dont les humains ne veulent pas, permettant à tout le monde de se consacrer à des tâches plus gratifiantes – dont créer et programmer les robots, justement. On verra aussi «une demande croissante pour des produits artisanaux faits par des humains» et une tendance «vers la relocalisation et la réhumanisation de l’économie», s’enthousiasme, dans une contribution anonyme, un chercheur de la firme high-tech BBN Technologies.

Les meilleurs boulots, nous dit-on, échapperont toujours aux machines. «Les gens vont être surpris de constater à quel point l’intelligence artificielle est limitée», anticipe Michael Glassman, chercheur en sciences de l’éducation à l’Université de l’Ohio. «La semaine de travail a chuté de 70 heures à environ 37, et je m’attends à ce qu’elle continue à baisser. Il y aura donc le même nombre d’emplois», pronostique de son côté Hal Varian, économiste en chef chez Google. Le même bien-être pour moins de travail. Qui dit mieux?

Mais… les travailleurs supplantés par des machines pourront-ils se requalifier? Les pessimistes craignent que non. «Il y aura un marché du travail dans le secteur des services pour des tâches non routinières, donc non automatisables, mais qui peuvent être exécutées de façon interchangeable par à peu près n’importe qui, et ces emplois ne rapporteront pas un salaire suffisant pour vivre», prophétise Justin Reich, du Center for Internet & Society à l’Université Harvard. «L’écart de revenu entre les travailleurs qualifiés, dont le travail ne peut être automatisé, et tous les autres s’élargira. C’est une recette pour l’instabilité», prévient de son côté Tom Standage, rédacteur en chef digital de The Economist. Erosion des couches moyennes, création d’une «sous-classe» vouée au chômage permanent: «A quoi servent les gens dans un monde qui n’a pas besoin de leur force de travail, et où seule une minorité est nécessaire pour guider une économie fondée sur les robots?» se demande Stowe Boyd.

Que faire? Non-prescripteur, le Pew Research Center ne suggère rien. Les intervenants du rapport dessinent, eux, trois pistes. La première fait froid dans le dos: militarisés, les robots serviront, aussi, à «réprimer les dissensions ou les actions politiques qui viseraient à mieux distribuer les gains dus à l’avancée technologique», met en garde Frank Pasquale, juriste spécialisée dans les nouvelles technologies à l’Université du Maryland. La deuxième voie fait appel à une rationalité économique bien rodée, renvoyant à «Henry Ford, qui avait compris qu’il ne ferait pas de bonnes affaires si ses propres employés ne pouvaient pas se permettre d’acheter une voiture», rappelle Nilofer Merchant. La dernière piste? Evoquée sur la pointe des pieds, car «idéologiquement risquée» selon les mots du rédacteur en chef du MIT Technology Review, Jason Pontin, elle réside dans la déconnexion du travail et du revenu, envisageable dans une société où les biens et les services se produisent pour ainsi dire tout seuls. Il s’agit alors d’envisager «un moyen de distribution des richesses», suggère l’entrepreneur digital Bob Frankston. Le «revenu de base inconditionnel» sur lequel la Suisse votera en 2015 ou 2016, socle de la société robotisée?

«AI, Robotics, and the Future of Jobs», Pew Research Center. En ligne: www.pewinternet.org/2014/08/06/future-of-jobs

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