L'Europe, et la Suisse avec elle, vieillit. Tellement, qu'à l'horizon 2050, on comptera une personne en âge de travailler pour deux retraités – actuellement la proportion est de 4 ou 5 actifs pour un rentier AVS. A priori rien de très nouveau dans les chiffres publiés cette semaine par l'ONU pour annoncer la sortie prochaine d'un rapport sur le vieillissement de la population mondiale.

En revanche, le remède esquissé mérite, lui, l'attention. «Remplaçons une partie de la main-d'œuvre manquante par du sang neuf. Ouvrons les portes des vieilles démocraties occidentales et celles du Japon à l'immigration», suggèrent les statisticiens de l'ONU même si, officiellement, ils ne font encore que poser des questions. Leur étude, dont une ébauche est attendue pour mars 2000, s'intitulera «Le remplacement par la migration: est-ce une solution au vieillissement et au déclin des populations?».

La proposition peut paraître explosive ou alors pétrie de bon sens selon le regard que l'on porte aux questions d'immigration et de population. Reste un fait: les chiffres de la division population du Département économique et social de l'ONU. La démographie européenne affichera un déficit de 159 millions de personnes en âge de travailler en 2025, près de 200 millions si l'on porte les statistiques jusqu'en 2050. La population européenne déclinera et sera surtout plus âgée. A titre d'exemple, la population active en Italie passera de 39 millions à 22 millions en 2050. Scénario similaire en Allemagne où la population active de 56 millions aujourd'hui tombera à 43. En chiffres absolus, la population de la Péninsule passera de 57,3 millions à 41,2, celle de notre voisin germanique de 82,2 millions à 73,3. Pour maintenir leur secteur de gens actifs, ces deux géants européens devraient absorber environ 350 000 immigrants par an pour l'Italie et près de 500 000 par an pour l'Allemagne. Au total 17,5 millions en Italie, et 25 millions pour l'Allemagne jusqu'en 2050. Ces projections valent pour le reste de l'Europe, la Russie, le Japon et dans une moindre mesure pour les Etats-Unis, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. La moyenne d'âge des Italiens tournera autour de 53 ans en 2050 contre 40 aujourd'hui et les plus de 65 ans constitueront 32% de la population. «L'Espagne et l'Italie, en raison de leur très bas taux de fertilité feront partie des sociétés les plus âgées du monde», commente Joseph Chamie, directeur de la division population.

La Suisse, même si sa situation n'est pas étudiée dans le rapport qui s'est arrêté sur huit pays (Allemagne, Corée du Sud, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie), suit la tendance. D'autant que son taux de fertilité, à 1,3 par femme en 1999, est identique à celui des Italiennes.

L'ONU n'a-t-elle pas peur de jeter un énorme pavé dans la mare à l'heure où une grande partie de l'Europe se drape dans un repli nationaliste? «Les données démographiques ont toujours eu un caractère controversé depuis Adam et Eve, répond Joseph Chamie. Parfois les gouvernements s'en servent pour justifier certains programmes, d'autres fois, elles les forcent à agir.»

Pour cet Américain d'origine libanaise, se cacher le problème serait la pire solution. «C'est comme un toit qui fuit, plus on attend plus les dégâts sont énormes.» Et de décrire la situation comme «aiguë». Aux gouvernements de prendre leur responsabilité. Lui se contente de donner des chiffres, pas même des recommandations, ce n'est pas son rôle. Mais il ne voit guère de solution pour continuer à soutenir financièrement des populations vieillissantes. «Augmenter l'âge des départs en retraite, c'est difficile. Augmenter les contributions des employés et des employeurs, ce n'est pas franchement populaire. Encore moins populaire: diminuer les prestations accordées aux personnes âgées. Restent les déplacements migratoires. Je sais, ce n'est pas populaire non plus. Mais dans 10 -15 ans la génération du baby-boom prendra sa retraite.»

Pour son collègue, le conseiller interrégional Armindo Miranda, ces chiffres sont si «absurdes» que même la solution migratoire ne pourra venir à bout de l'énorme défi social occidental. «C'est un arsenal de solutions qu'il va falloir mettre en place. Parmi elles: l'ouverture des frontières», préconise ce Portugais qui va jusqu'à inciter certains pays européens à mettre en place des mécanismes d'intégration de leur future population étrangère sur le modèle pratiqué aux Etats-Unis ou au Canada. «Ce sera un défi énorme pour de nombreux pays, comme l'Espagne, l'Italie et même la Scandinavie qui persistent à se considérer comme des pays d'émigration. Sans préparation, il faudra s'attendre à d'énormes conflits sociaux», prévient ce spécialiste.