psychologie

Les 36 questions qui font tomber amoureux

Un questionnaire qui circule sur la Toile aménerait de parfaits inconnus à se tomber dans les bras. Véridique? Nous avons enquêté

Voici l’histoire telle qu’on la raconte: quelque part dans les années 90, un psychologue états-unien se met en tête de vérifier si on peut amener deux parfaits inconnus à tomber amoureux en une heure et demie. Pour ce faire, le chercheur enferme les sujets dans une pièce. Il leur demande de se soumettre mutuellement à un questionnaire en 36 points. Il les invite à terminer le travail en se regardant dans les yeux pendant quatre minutes. Apparemment, ça marche. Les deux cobayes ressortent épris. Six mois plus tard, ils sont mariés. Aux dernières nouvelles, ils le sont toujours.

The End? Non. Vingt ans plus tard, fin 2014, Mandy Len Catron, une Virginienne transplantée à Vancouver, retente l’expérience sur un coup de tête. «Ecrivaine, professeure, mangeuse de pizza», comme elle se définit sur son compte Twitter, auteure du blog The Love Story Project , consacré aux «dangers des histoires d’amour», elle googlise les 36 questions et s’attable avec une connaissance – un homme qui accepte de s’astreindre avec elle au procédé. Et l’amour frappe, à nouveau.

Mandy rédige alors un récit de l’expérience, l’envoie à la page «Modern Love» du New York Times, qui sélectionne des textes soumis par les lecteurs. Elle est publiée le 9 janvier dernier. A partir de là, une mécanique virale se met en marche. L’histoire rebondit dans les journaux et sur la Toile, les remakes se multiplient, une fable est née. Les 36 questions, philtre d’amour. Véridique? Allons voir de près.

Premier mouvement: comment est-ce possible? A nous les 36 questions! On commence, l’air de rien («Voudriez-vous être célèbre?») On se dévoile. («Quel est votre souvenir le plus terrible?») On partage de la vulnérabilité. («Comment ressentez-vous votre relation avec votre mère?») On est émotionnellement à poil. Vient alors une série de consignes où la construction du lien prend le relais: «Dites à votre interlocuteur/trice quelque chose que vous aimez de lui/d’elle»…

Très importante, cette étape du feedback positif: «Nous avons fait d’autres études, analysant le vécu de personnes qui décrivent les circonstances dans lesquelles elles sont tombées amoureuses. Un des éléments les plus fréquents des récits est l’instant où quelque chose vous fait ressentir pour la première fois que vous plaisez à l’autre: qu’il vous apprécie. Beaucoup de gens disent avoir vécu une réaction très forte: quelque chose de crucial se passe à ce moment-là», nous expliquera Arthur Aron, professeur de psychologie à l’Université d’Etat de New York à Stony Brook, joint au téléphone quelque part en Californie.

On évoque le sujet au sein de la rédaction. Des collègues veulent les questions. On les met en garde: il paraît que ça marche. Une collègue teste le questionnaire avec son amoureux. Elle revient avec les yeux brillants. «Ça te met à nu émotionnellement – avec un point d’orgue qui est la relation à la mère: la relation originelle, l’origine de la relation. Après, tandis qu’on est les deux à nu, on se rhabille mutuellement: une mise en protection réciproque», raconte-t-elle. La relation a-t-elle été modifiée? «Nous avons un rapport avec pas mal d’affrontement. Ça s’est adouci, je dirais. Ça fait tomber quelques barrières d’orgueil et préjugé.»

Deuxième mouvement: que dit vraiment l’étude? La voilà en ligne, avec ses 36 questions. Elle s’appelle «The Experimental Generation of Interpersonal Closeness» («La création expérimentale de proximité émotionnelle interpersonnelle»), elle date de 1997. Tiens: il n’est pas question d’amour au sens amoureux du terme, si l’on ose dire, mais d’une intimité relationnelle comme on peut en trouver dans tous les liens proches. «Le but de la procédure était de développer un sentiment de proximité temporaire, pas une relation effective et continue», précise le texte. Pas question de se regarder dans les yeux, non plus…

Troisième mouvement, donc: on appelle le chercheur, on demande des explications. Tentait-il de faire tomber les gens amoureux? «Entre nous, nous appelions l’expérience fast friends. Nous ne nous attendions pas à ce que le protocole crée des sentiments romantiques», répond Arthur Aron. D’où surgit le mythe – et comment se fait-il que ça marche? «Il est vrai que dans un petit aparté de l’étude, nous signalions que des participants à une version antérieure de l’expérience s’étaient mariés.»

Il existe donc une version plus ancienne… «Elle figurait dans une thèse de doctorat que j’ai dirigée. Elle n’a jamais été publiée. Elle était véritablement conçue pour créer des sentiments amoureux. Toutes les paires étaient composées d’individus hétérosexuels de sexe opposé. Vers la fin, ils devaient s’imaginer sur une scène de théâtre, dans le rôle d’un personnage disant à l’autre «Je t’aime» pour la première fois. Les choses devenaient intenses… Je crois que j’ai mentionné tout ça dans une interview, il y a une dizaine d’années. D’où le mélange.»

Il n’empêche que: a) même la version light du protocole – celle qui circule sur le Web – parvient à créer l’intimité à partir de laquelle on pourrait tomber amoureux; et b) les deux expériences montrent que le sentiment de proximité a moins à voir avec la personnalité des individus concernés qu’avec «la situation, les circonstances de la rencontre». Si une intimité peut s’activer quasi instantanément avec des inconnus, c’est parce qu’il s’agit là d’une faculté propre à notre espèce. «L’humain est une créature sociale. Une partie énorme de l’évolution qui a permis notre survie et déterminé notre nature en tant qu’espèce a à voir avec la capacité d’alliance et la création de liens affectifs», reprend Arthur Aron. Comment on se sent, en tant que scientifique, quand la légende s’empare de votre expérience pour en faire une potion magique? «Ce n’est pas un problème. Je n’aimerais pas que les gens se fâchent avec moi s’ils ne tombent pas amoureux. Mais je pense que ça peut aider.»

Au cours des deux dernières décennies, le chercheur a continué à étudier les liens d’amour et de proximité – psychologie expérimentale et imagerie cérébrale à l’appui. Une étude en particulier fera pas mal de bruit. «Elle montre que si vous rencontrez quelqu’un dans des circonstances où vous êtes fortement stimulé sur le plan physiologique, vous avez plus de chances de développer une attraction.» Se tomber dans les bras après une tempête d’adrénaline: un cliché qu’Hollywood aura exploité avant qu’on découvre qu’il correspond, scientifiquement, à une réalité…

La méthode des 36 questions poursuit quant à elle son chemin ailleurs. «Nous avons utilisé la procédure, par exemple, avec des gens appartenant à des groupes ethniques différents.» Résultat? «Si on vous apparie à quelqu’un d’un autre groupe ethnique, vous vous sentez plus proche non seulement de lui, mais aussi des personnes de ce groupe en général.» Sortie du laboratoire, cette notion a été mise à profit pour tenter de réduire des tensions entre communautés. L’élixir d’amour a des vertus de philtre social.

En ligne: www.stafforini.com/txt/Aron et al – The experimental generation of interpersonal closeness.pdf

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