La communauté internationale a rêvé en l'an 2000 d'améliorer le sort de l'humanité. Et, pour ce faire, elle s'est donné une liste de buts à atteindre en quinze ans, les fameux Objectifs du millénaire pour le développement. A mi-parcours, l'une des missions qu'elle s'est donnée dans ce cadre, réduire de moitié le nombre de personnes privées de toilettes, a particulièrement peu progressé. Au point que, dans l'espoir de donner un nouvel élan à cette cause, l'ONU a décrété 2008 «Année de l'assainissement». Sept institutions suisses, dont la Direction du développement et de la coopération (DDC), le Secrétariat d'Etat à l'économie et l'Office fédéral de la santé, partenaires d'une campagne de soutien à cette initiative ont donné une conférence de presse mardi pour alerter l'opinion. François Münger, conseiller principal sur l'eau à la DDC, décrit cet énorme problème.

Le Temps: Combien d'êtres humains sont privés de latrines aujourd'hui dans le monde? Et avec quelles conséquences?

François Münger: Les chiffres sont élevés. Quelque 2,6 milliards de personnes, soit 40% de l'humanité, ne dispose pas de ce genre d'installation. Ni de toilettes avec chasse d'eau telles que nous les connaissons en Occident, ni de toilettes sèches dotées de parois, d'une fosse de profondeur minimale et d'un système de vidange. Cette situation a des effets dramatiques. Sur l'environnement d'abord, l'eau notamment, polluée par des millions de tonnes de déchets fécaux. Sur la santé humaine, ensuite, ces excréments causant en retour toutes sortes de maladies dans les populations impuissantes à s'en protéger. La diarrhée, qui en est la conséquence directe, tue un enfant toutes les 20 secondes, soit quatre fois plus que le sida. Et c'est sans parler de l'atteinte à la dignité humaine que représente le manque de privacité, l'impossibilité de déféquer dans un lieu clos.

- N'est-il pas toujours possible de se cacher quelque part?

- Cela s'avère souvent très difficile. Ce qui lèse en particulier les femmes. Beaucoup d'entre elles ne peuvent guère compter que sur la nuit pour aller à la selle avec la discrétion voulue. Ce qui signifie qu'elles doivent se retenir longtemps. Et lorsqu'elles sortent enfin dans l'obscurité, elles doivent souvent s'éloigner de leur logement pour gagner des rues désertes ou la rase campagne, ce qui peut poser des problèmes de sécurité. On ne compte plus les cas de viols commis dans ces circonstances. S'ajoute à cela des effets gravement discriminatoires. Parce que de nombreuses écoles ne possèdent pas de toilettes ou pas de toilettes séparées, de nombreuses fillettes s'abstiennent de les fréquenter et se privent d'instruction.

- Serait-il cher de diviser par deux le nombre de personnes privées de toilettes, comme le prévoient les Objectifs du millénaire?

- Installer suffisamment de toilettes sèches pour atteindre ce but coûterait à l'humanité une dizaine de milliards de francs par an jusqu'en 2015. C'est la somme dépensée par les Européens pour s'acheter des glaces. Le problème est moins financier que politique. Etant donné que, contrairement au sida, il concerne exclusivement les pauvres, il est très peu présent dans l'esprit des décideurs et très bas dans l'agenda des gouvernements. Même les organismes de coopération ont tendance à le négliger.

- Existe-t-il des réalisations exemplaires dans ce domaine?

- Oui. Les autorités du Bangladesh ont obtenu des résultats exceptionnels. Elles ont parfaitement compris que leurs populations submergées de problèmes avaient tendance à sous-estimer celui-là. Elles ont par conséquent lancé une intense campagne de sensibilisation, à grands renforts de publicitaires et d'artistes, pour induire une demande, en jouant sur les sentiments de honte et de fierté. Etait mis en scène un vieil officier qui affirmait qu'il avait combattu pour chasser les Anglais des Indes et qu'il lutterait pour éliminer les excréments des rues de son pays. Le petit secteur privé a sauté sur l'occasion pour proposer à la vente une grande variété de latrines adaptées aux besoins, aux désirs et aux moyens des couches les plus pauvres de la population. Résultat: ce pays qui est l'un des plus pauvres du monde devrait atteindre dès 2010 les Objectifs du millénaire en matière d'assainissement. Autre exemple: différents gouvernements de pays en développement ont mené des campagnes très efficaces en faveur du lavage des mains avec le soutien de grands fabricants de savons. Selon la London School of Hygiene, qui est une référence mondiale en la matière, les cas de diarrhée ont diminué de 50% au sein de leurs populations.