Alerte rouge. Depuis cinq jours, le Royaume-Uni vit au rythme de la traque aux visons dans les environs de la rivière Avon. Ils ont beau être aussi agiles que des écureuils, ils sont plus méchants que des cochons d'Inde. Cette improbable armada de «natural-born killers», (tueurs-nés) se balade en effet en liberté depuis qu'un commando d'hurluberlus de la cause animalière a élargi 6000 visons dans un élevage spécialisé situé en bordure d'une forêt protégée. Le Front de libération des animaux (FLA), sorte de SPA ligne dure, a revendiqué l'attaque. Il a saccagé les cages et coupé les grillages de la ferme près de Ringwood, permettant aux prédateurs de s'échapper dans New Forest, site naturel reconnu par le Sommet de la Terre de Rio comme l'une des 900 dernières forêts de landes humides dans le monde. Les éco-terroristes du FLA sont désormais accusés d'avoir causé une catastrophe pour la faune de la région, les visons dévorant tout sur leur passage, du tuyau d'arrosage au canari de la voisine.

Dans la région, on sonne désormais l'hallali. Car s'ils n'ont l'air de rien étalés sur les manteaux en fourrure des élégantes, les visons figurent parmi les prédateurs les plus doués du règne animal. Dans le Hampshire, où fermiers et résidents craignent pour leur bétail et leurs animaux domestiques, le mot d'ordre donné par les autorités est relativement simple: «tir à vue». Hier, sur le conseil de la police, les habitants du coin mettaient leurs chiens et leurs chats en sécurité, et organisaient des battues autour de leurs propriétés, long rifle au poing. Trop tard. Bien que 500 visons aient été mis hors d'état de nuire (le plus simple est encore de les aplatir à coups de pelle), d'autres, probablement plus rusés, ont déjà sauvagement décapité un chihuahua et seraient responsables de la disparition de plusieurs minous.

Dans l'urgence, la municipalité de Ringwood a rapidement mis sur pied une ligne verte téléphonique, afin de calmer les angoisses de la population. «Si vous avez une affection particulière pour vos dix doigts, évitez de les laisser traîner sur le museau d'un vison. Ils ont l'air gentils, mais sont plus agressifs que votre hamster» explique l'un des responsables de la hotline. Le garde forestier en chef Howard Taylor qualifie quant à lui la situation de catastrophique. «Le vison se trouve tout en haut de la chaîne alimentaire. Il n'est pas très regardant sur son alimentation. Il avale tout et n'importe quoi, oiseaux, œufs, petits mammifères, poissons; il n'a pas peur des bêtes plus grosses que lui. Il s'agit d'une redoutable machine à tuer. Ceux qui ont permis aux visons de s'échapper, s'ils se prennent pour des guerriers de l'environnement, auraient dû réfléchir aux conséquences de la libération d'un prédateur aussi féroce dans un écosystème aussi fragile». Du côté du FLA, un porte-parole estimait lundi que même éradiqués systématiquement, les visons «auront au moins pu goûter quelques instants à la liberté avant de terminer leur courte carrière sur un manteau Gucci».

En principe, le vison passe une petite année dans son élevage avant d'être dirigé à l'abattoir, qui en veut à sa peau. Le Royaume-Uni compte ainsi une quinzaine de fermes d'élevage, pour un total de 60 000 têtes. Les affaires de ces entreprises sont florissantes depuis que la fourrure fait à nouveau fureur dans l'industrie de la mode. Ce n'était plus vraiment le cas il y a quelques années. On se souvient qu'un aréopage de tops-models, regroupé autour de Naomi Campbell et Tatjana Patitz, avait fait campagne – pour le plus grand bonheur des mâles de la planète terre – sur le thème «plutôt nues qu'en fourrure».

Visiblement, les grandes causes passent de mode aussi vite que les collections d'hiver. «C'est la même Naomi Campbell qui a relancé la mode du vison en arborant une magnifique fourrure sur un podium de défilé l'an dernier», constate la rédactrice en chef de l'édition anglaise du magazine Elle. «Aux Etats-Unis, en Espagne et en Italie, l'hiver sera très fourrure», poursuit-elle… Du côté du Hampshire, les visons en liberté doivent se dire qu'ils se taperaient bien encore un ou deux chihuaha avant de mettre un terme à leur escapade inespérée dans une vitrine de Milan. Leur formidable épopée fera date dans l'histoire du Royaume-Uni. Dans un pays où le fait divers a été érigé en mode de pensée et où le catastrophisme sert de ciment social, les visons auront été, l'espace d'une folle semaine, l'ennemi public No. 1.

Selon toute probabilité, ce sont les lapins de garenne qui devraient prendre la relève. L'un des élus de la petite ville d'Eastbourne, dans le sud de l'Angleterre également, a en effet reçu des menaces de mort après l'annonce du projet de la municipalité de «gazer» plusieurs centaines de milliers de lapins. En juillet, le conseil municipal avait voté pour l'opération «maîtrise des lapins» visant à réduire à l'automne grâce à un gaz mortel vaporisé dans les terriers la population locale de «rabbits», qui se développe à une vitesse foudroyante et endommage les cultures. Quelques semaines plus tard, Bob Kirtley, conseiller municipal d'Eastbourne, a commencé à recevoir des menaces de mort dans sa boîte aux lettres et à la mairie. «Je prends ces missives très au sérieux, dit le conseiller. Il y a des gens très nuisibles qui sont capables de faire des choses stupides». La municipalité a eu beau assurer que le gaz «ne fera pas souffrir les animaux» et qu'elle n'envisageait pas de «gaieté de cœur» le massacre des lapins, les amis des bêtes sont en colère. La Société royale pour la protection des animaux (RSPCA), dénonce une «tuerie aveugle».

Les animaux sont très protégés – enfin, presque tous – en Grande-Bretagne, où une loi de 1911 punit de peines de prison et d'amendes «toute personne leur infligeant des souffrances inutiles». Depuis 1996, elle a été renforcée avec des textes spécifiques pour protéger les animaux sauvages, tout particulièrement les blaireaux et les hérissons. Autant d'animaux qui, selon la

RSPCA, pourraient être des victimes indirectes de l'opération «maîtrise des lapins».