L'Himalaya, le Fribourgeois de Crésuz Erhard Loretan, 47 ans, connaît comme sa poche. Ou presque. En 1995, après avoir conquis le Kangchenjunga (8586m) en compagnie de Jean Troillet, compagnon de nombreuses ascensions, il devenait le troisième alpiniste au monde à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8000 mètres recensés sur la planète. Initié par l'Italien Reinhold Messner en 1986, cet exploit a été répété à dix reprises depuis lors.

Le Temps: Que vous inspire cette tragédie à l'Everest?

Erhard Loretan:Ce qui se passe sur ce sommet ne m'intéresse plus depuis longtemps. Cela n'a plus rien à voir avec l'esprit de la montagne. L'Everest, c'est la démythification, la mort de l'alpinisme. Tout le monde y va, mais personne ne dit comment. Les expéditions sont déposées au camp de base en hélicoptère, on emporte des tonnes de bonbonnes d'oxygène... De soi-disant sportifs rivalisent d'imagination pour réaliser des excursions frappant les esprits: bientôt, on trouvera quelqu'un pour prétendre aller au sommet dans une baignoire! En plus, le tracé a été équipé de 12 kilomètres de cordes (six pour la montée et six pour la descente). Les guides américains - et également d'autres nationalités - touchent 70000 dollars par clients. Avec pour mission de les faire monter au sommet à tout prix. Tout ça me dégoûte

- N'importe qui ne peut pas monter sur le Toit du monde...

- Quand j'ai gravi ce sommet avec Jean Troillet en 1986, nous avions été précédés par quelque 80 alpinistes depuis 1953. Vingt ans plus tard, ce sont 2000 personnes qui ont accompli cette ascension. Mais avec l'aide de l'oxygène, ce ne sont pas les vraies conditions d'un 8000. Il n'y a plus de risques de gelures ni de perte de conscience. Les gens qui font cela font un 6800, c'est comme le Mont-Blanc en un peu plus long. Souvent, ils manquent de connaissances techniques, et c'est bien là le problème: en cas de pépin, ils sont impuissants. Or à cette altitude, ça signifie la mort.

- L'Himalaya a perdu son âme?

- Non. Je n'irai pas jusque-là. Une nouvelle génération d'alpinistes accomplit des exploits sensationnels sur des sommités moins connues, d'une hauteur de 6000 à 7000 mètres. Ce que je dénonce, ce sont ces parvenus qui, parce qu'ils ont de l'argent, veulent se payer un sommet mythique. Cela a engendré un drôle de commerce, où des guides, devenus de véritables tour-opérateurs, pratiquent une activité qui fait honte à l'alpinisme.

- Comment se sent-on sur le Toit du monde?

- On se sent prodigieusement bien. On oublie tout le reste, les tracas du monde. La vie devient un vaste rêve. Je comprends que nombreux peuvent être ceux qui aimeraient le partager, mais ce dernier n'est pas accessible à tout le monde. Il faut respecter cela.

- Revenons à la cordée de Mark Inglis. Comment peut-on passer à côté d'un mourant sans lui porter assistance?

- Je ne veux pas juger, je ne sais pas ce qui s'est passé là-haut. La situation diffère considérablement si on l'analyse depuis la plaine ou lorsqu'on se trouve à 8000 mètres. A cette altitude, chacun pense d'abord à survivre. L'oxygène est un bien précieux qu'on ne gaspille pas si l'on pense que c'est inutile. Je présume que cette expédition a agi de la façon qu'elle estimait être la plus juste.

- Comprenez-vous les critiques de Sir Edmund Hillary, qui a blâmé le comportement du Néo-Zélandais?

- Il a 87 ans, et il n'a rien réalisé d'autre que l'Everest. A ce sujet, il a surtout eu la chance d'être là, le premier, au bon moment. Je ne peux pas lui en vouloir, mais je ne partage pas son point de vue. Depuis 1953, l'alpinisme a tellement changé. Lui est monté avec de l'oxygène, comme c'était normal de le faire jusqu'en 1978, année ou Reinhold Messner a démontré que l'on pouvait s'en passer. Non, je le répète, les protagonistes de cette affaire ont, à un moment donné, pris une décision qu'ils pensaient être la bonne.

- Comment auriez-vous agi, à la place de Mark Inglis?

- Je ne sais pas. Jusqu'à présent, j'ai toujours été assez lucide en montagne, lorsqu'il s'agissait de prendre une décision. Avec Jean Troillet, nous avons ainsi pu sauver deux hommes en perdition au Lhotse, à 8400 mètres. Mais cela dit, chaque cas est différent. Il est impossible de dire comment l'on réagirait à une situation donnée sans y être confronté soi-même.