Abus d’écrans, responsabilité de parents

Les enfants peinent à décoller de leurs tablettes, téléphones ou ordinateurs. Et les adultes? Quel exemple donnent-ils?

«C’est l’horreur, on ne sait plus comment faire.» «Il ne se passe pas un jour sans qu’on en parle à la maison, souvent pour se fâcher.» «Le pire, c’est en hiver, quand on ne peut même pas sortir.» «Attendez seulement que vos enfants grandissent, à partir de l’adolescence, c’est ingérable!»

Paroles de parents, sur ce qui est devenu le principal sujet d’angoisse et de conflit familial de notre époque: les écrans. Angoisse mêlée de fascination. D’un côté, la peur que l’abus de ces appareils nuise au développement et au sommeil des petits, qu’ils en deviennent dépendants et ne soient plus capables d’autres loisirs. Pour les pré-ados et les ados, que les écrans charrient de mauvaises rencontres, du harcèlement, fassent chuter les résultats scolaires.

En même temps, la fascination reste. De constater cette aisance, dès le plus jeune âge, avec les écrans tactiles. Et le développement de cette dextérité, cette rapidité, qui, dans le regard parental, inscrit leurs petits en plein dans l’avenir. Ces enfants ne sont-ils pas, après tout, amenés à vivre dans un monde que l’on n’imagine pas encore, où l’aisance numérique sera la condition même de la survie?

Pas de modèle familial

Cause et conséquence de ces sentiments paradoxaux, le nombre d’écrans dont disposent les ménages suisses ne cesse d’augmenter. D’après l’Office fédéral de la statistique, 43% des ménages possèdent deux ordinateurs ou plus, 55% possèdent deux téléphones portables ou plus, 17% ont au moins deux téléviseurs. Et encore, ces chiffres sont déjà anciens, ils datent de 2011.

Cette multiplication des écrans personnels a des conséquences sur le climat des foyers. Gérard Salem, psychiatre et thérapeute de famille: «Cela fait environ cinq ans que nous constatons, en consultation, que les écrans sont devenus un problème. Leur usage dans les familles, mais aussi dans les couples, est une entrave à la communication naturelle, à l’attention commune que l’on prête à l’être ensemble. Il est aussi l’un des principaux sujets de conflits. Parfois, nous sommes consultés uniquement pour cela.»

Car autant de nouveaux outils appellent un encadrement nouveau. Et pour les parents, les règles sont d’autant plus dures à fixer, et à tenir, qu’ils se sentent, face au numérique, seuls et sans repères. «Ces questions nese posaient pas dans mon enfance, je n’ai pas de modèle familial sur lequel m’appuyer», regrette ce père de deux enfants. «Avec tout ce qu’on entend sur la nocivité des écrans, sur les phénomènes d’addiction, mais aussi sur les vertus pédagogiques des jeux vidéo, on ne sait pas sur quoi se baser!» se lamente une mère de trois enfants en bas âge.

«Quand nous avons découvert que notre fille, qui avait 13 ans à l’époque, ne dormait plus et passait ses nuits à surfer sur Internet avec son smartphone, j’ai instauré cette règle: tous les appareils électroniques doivent être déposés dans ma chambre avant l’heure du coucher», raconte ce père. D’autres choisissent de couper le Wi-Fi à partir d’une certaine heure. Et ceux qui comptent sur les solutions techniques: filtres parentaux ou logiciels de captures d’écran à intervalles automatiques. Ceux qui délimitent des plages horaires: jamais le matin avant l’école, ou jamais le soir avant de dormir. Ceux qui délimitent des espaces physiques: pas de téléphone à table, ni dans les chambres à coucher, les écrans uniquement dans les pièces communes. Beaucoup accordent un «crédit écran», qui va croissant avec l’âge de l’enfant, par exemple une demi-heure deux fois par semaine. A lui de choisir s’il ira sur Internet, jouera à des jeux ou regardera un dessin animé. Certaines familles vont jusqu’à négocier une charte écrite, que tout le monde contresigne.

Privilégier le lien physique

Oui, tout le monde. Car ce que beaucoup de parents omettent de préciser, c’est que les enfants ne sont pas les seuls à avoir un rapport désordonné et compulsif aux écrans. Les parents eux-mêmes ne savent pas se mettre des limites. «Notre fille de 17 ans passe tout son temps sur sa tablette. Couper le Wi-Fi? Le problème, c’est qu’on s’en sert tous… Il arrive que nos soirées en famille se passent chacun devant son écran», admet ce père de deux grands enfants. «Ma fille de 8 ans m’a dit un jour: on ne peut jamais discuter avec toi, t’es toujours en train de répondre à des messages», dit cette mère, honteuse.

«C’est un comportement qui résulte d’une absence d’éducation à ce que permettent ces appareils», commente le psychiatre Serge Tisseron. «Nous vivons une période de grande insécurité psychologique. Les gens ont sans arrêt l’impression qu’ils sont en train de rater quelque chose d’important. C’est un sentiment entretenu par les médias, pour lesquels tout se joue dans le présent, ou dans l’avenir immédiat.» La faute, aussi, à la possibilité de travailler en permanence, à coups de petits messages vite rédigés. «Ce n’est pas que ça amuse les parents, estime Gérard Salem, mais aussi que la pression professionnelle est importante.»

«La règle de base devrait être de toujours privilégier les personnes qui sont physiquement présentes avec nous, en particulier les enfants, rappelle Serge Tisseron. Donner toute son attention, sans interruption, c’est montrer que l’enfant compte pour nous. Avec des parents qui sont sans arrêt avec leur téléphone, comment voulez-vous que les petits se sentent valorisés et aient confiance en eux?»

Sentiment d’abandon

«Les écrans sont un point de fuite vers un espace alternatif, loin de tout ce que l’ici et maintenant peut avoir de contrariant», commente Gérard Salem, pointant la porosité grandissante de l’espace familial. Chacun entretient sur son écran son réseau relationnel personnel, au détriment des personnes en présence. «Les écrans sont une brèche dans la membrane invisible qui entoure la famille et sert de filtre à ce qui provient de l’extérieur. On a en permanence accès à d’autres mondes, régis par d’autres règles de socialisation. En conséquence, le système familial s’en trouve fragilisé, mal territorialisé.»

Parfois, les enfants eux-mêmes s’en plaignent. Un adolescent que l’on autorise à passer dix-huit heures de suite à jouer aux jeux vidéo, pendant que ses parents sont absorbés par leurs écrans, se sent aussi abandonné, rappelle encore le thérapeute. «Quand elle nous voit chacun devant notre appareil, notre fille aînée, qui a 21 ans, nous traite de beaufs», raconte encore ce père.

Aujourd’hui, nombre de parents avouent avoir péché par ignorance, accordant un trop grand libre accès aux écrans. «Par peur d’être de mauvais parents», estime Gérard Salem. Débordés à l’adolescence, ces adultes tentent alors de fixer des limites et doivent faire face à de violentes oppositions. Mais pour la génération des nouveaux ou des futurs parents, la conscience d’un nécessaire encadrement, pour eux-mêmes et pour leurs enfants, apparaît beaucoup plus aiguë. «Je suis frappé de voir que certaines jeunes familles instaurent, très tôt, des règles beaucoup plus strictes, avec des interdits plus clairement énoncés, et c’est de bon augure. Cela participe d’ailleurs d’un mouvement général. On sent dans cette génération un sens éthique nouveau.»

,