Tous les mercredis soir, on le trouve au Café Zähringer, dernier lieu tenu par un collectif à Zurich. Dans ce vieux bistrot looké alternatif où l'on mange des mezzé et boit du sirop de sureau, Achmed von Wartburg emplit l'espace de sa voix de basse russe. Habillé en marin décontracté, il offre un pur récital de tangos qu'il chante à la façon de Brel en s'accompagnant de son bandonéon. En espagnol, son très léger accent germanique ne gêne pas, au contraire. Comme il le rappelle, le bandonéon, inventé par un certain Heinrich Band, a été introduit en Argentine par des marins allemands. Hitler a ensuite condamné l'instrument – il devait le considérer comme «dégénéré» – à être relégué dans les greniers qui en regorgent encore aujourd'hui. Grâce à l'histoire, Achmed von Wartburg se plaît à dire qu'il renoue avec les origines du tango et que sa tenue n'a rien de fortuit – même si, à première vue, elle semble ne rien avoir de commun avec les bottes de gaucho, les chemises et pantalons en pattes d'éléphant noirs typiques du genre. Son style, il l'a maintenant imposé à Buenos Aires où il a enregistré son troisième CD et où, depuis qu'il s'est fait faire un piercing au visage, on ne l'interroge plus ni sur ses dragons tatoués ni sur la suite d'anneaux d'or qui ornent son lobe gauche.

Pour pittoresque et provocateur qu'il soit, ce personnage qui a été l'un des acteurs phares de la scène activiste zurichoise n'en a pas moins trouvé une musique qui lui colle à la peau. Lorsqu'on l'entend, non seulement chanter mais aussi réciter, on sent qu'il a trouvé le juste endroit où peut s'exprimer son âme. Il se revendique comme un auteur-compositeur de tango, un tango auquel il veut rendre ses valeurs chevaleresques – celles des gauchos – mais dont il veut moderniser les thèmes. Nostalgie et complaintes d'amour ne sont pas pour lui, même s'il a eu souvent le cœur brisé: il s'arrange avec la vie en aimant les femmes comme les hommes – avec une légère préférence pour ces derniers. Ce qu'il veut, c'est inventer, sortir des stéréotypes d'un tango de salon, celui qui fait toujours fureur en Argentine où l'on reprochait il n'y a pas si longtemps encore à Astor Piazzolla de ne rien jouer qui ne soit dansant… Achmed von Wartburg, petit à petit, se compose son répertoire, chantant le courage, les joints, l'homosexualité. Ou traduisant «la plus belle chanson d'amour» en schwyzerdütsch – une seule, parce qu'elle avait déjà été interprétée dans de nombreuses langues.

Cela ne nous dit toujours pas qui est Achmed von Wartburg, dont le nom sonne bien mais sent de loin le pseudonyme. S'il est bien né, il y a quarante ans à Bâle, sous le nom de von Wartburg, d'une origine non pas noble mais paysanne précise-t-il, «ceux de Wartburg», il a été baptisé Lucas Martin. Il quitte l'école à 15 ans et se proclame peintre. Parti pour Paris à 18 ans où il connaissait de nombreux Maghrébins, il se rend ensuite au Caire suivre une université millénaire. C'est là qu'il se convertit à l'islam et se choisit le prénom Achmed, «parce que c'est l'un des plus courants». Et pourquoi l'islam, version soufi? «Parce que c'est la façon la plus saine de voir la vie: j'ai adopté cette religion, tout en l'adaptant à moi-même.» En 1980, il débarque à Zurich dans l'idée de gagner un peu d'argent mais y reste plus longtemps que prévu, découvrant que la Suisse devient intéressante. C'est le début de la rébellion, celle de Züri brännt, des mouvements alternatifs, des revendications pour un Centre autonome de la jeunesse (AJZ). Achmed von Wartburg s'y plonge immédiatement, manifeste le turban sur la tête et réalise sa «libération envers la société». Attaché aux valeurs anarchistes, il comprend rapidement qu'on ne peut changer la société. Mais qu'on peut se changer soi-même et, peut-être, donner un exemple. En 1982, il se présente aux élections de la mairie de Zurich, considérant ce geste comme une «performance politique», une caricature des promesses électorales. Ainsi, il promet 365 jours de soleil par an, du LSD dans l'eau potable et il pose nu sur les affiches avec ce slogan: «Votez pour le plus beau». «J'avais 23 ans, c'était facile, commente-t-il; aujourd'hui, je me reconstruis de l'intérieur grâce au tai-chi.» Il récolte 8% des voix – 3% des Zurichois ayant voté pour un chat. Parallèlement, il fonde un groupe punk, Verdorbene Jugend (Jeunesse pourrie), le seul qui ait eu, pour violence verbale, des ennuis avec la justice en Allemagne. Il a été condamné, après un concert à la Fête de la bière de Munich, à cinquante jours de prison, une «véritable médaille de guerre». En 1985, le groupe décide de se dissoudre. Achmed von Wartburg part pour l'Espagne: il veut peindre et perfectionner son castillan. Il y attend une femme, aussi, qui ne viendra jamais. Cela lui vaut ses premiers cheveux gris et sa découverte des chants désespérés du tango.

«Lorsque j'étais punk, je chantais déjà l'échec des sentiments: le tango m'a offert un cadre plus vaste et plus élaboré pour continuer, raconte-t-il. En plus, je ne devais plus écrire, mais simplement choisir parmi des milliers de chansons déjà composées.» Après deux ans, il adopte le bandonéon, le surnom d'El Tigre et joue du tango de façon classique. En 1997, c'est le virage, il décide d'être «le premier chanteur moderne du tango». «Tout le monde baigne dans la nostalgie, celle des années 30 et 40, époque de popularité mais aussi de décadence du tango, lâche-t-il. Moi j'avais vaincu nostalgie et mélancolie: c'est toi qui décides d'être triste ou non. Alors, je ne chante plus le désespoir d'un amour perdu, mais le bonheur du prochain. Le tango n'est pas que souffrance, il a aussi l'énergie du courage. Le tanguero ne redoute rien pour atteindre son but. Il échoue, il tombe, je chante celui qui se relève.» Avant de se rendre pour la première fois en Argentine, Achmed von Wartburg aura attendu neuf ans, vivant de concerts essentiellement donnés lors de fêtes et de mariages. La première fois qu'il joue à Buenos Aires, il investit un club, étranger jouant du tango pour les Argentins, alors qu'autour de lui, les Argentins jouent pour les touristes. C'est un four. Mais, lorsqu'il y est retourné l'hiver dernier, il a vu sa réputation grandir. Des vieux connaisseurs, qui ont assisté à ses concerts, se sont appliqués à fouiller leur mémoire pour retrouver l'origine des thèmes qu'il jouait – et qui étaient en réalité de sa composition. L'Argovien s'est déjà inscrit dans l'histoire – tout en voulant annoncer ce que sera le tango du XXIe siècle.

Achmed von Wartburg, «El Tigre Tanguero», joue au Café Zähringer, à Zurich, les mercredis soir jusqu'à fin août. Son site: www.music.ch/aisatore. Il est interviewé par Du, dans son édition consacrée au tango (No 11, novembre 1997).