Le monde que montrent les journaux, télévisés ou non, n'est pas le monde. Cette intuition, chacun peut l'avoir. Mais jamais elle ne sera plus vive qu'après la lecture du nouvel ouvrage de Laurent Gervereau*, président de l'Institut des images, à Paris. Inventer l'actualité est basé sur le travail statistique du Baromètre européen des médias dont les collaborateurs ont, pendant l'année 2003, analysé les journaux télévisés et la une de plusieurs quotidiens de cinq pays européens (France, Espagne, Italie, Allemagne, Grande-Bretagne), des Etats-Unis et d'Algérie.

«Ce n'est pas la planète qui est montrée mais la manière de regarder la planète depuis un endroit», écrit Laurent Gervereau. Ce regard unique, cette vision de la minorité est intensifiée par les formats télévisuels. Elle est reçue par une majorité qui ne se reconnaît pas dans cette sélection de faits. L'auteur en appelle à un élargissement des points de vue qu'il devine dans le Net à haut débit. La «Bourse mondiale des images» que ce dernier permet aboutira à une média-relativité. Interview

Le Temps: Votre analyse ne porte que sur sept pays. N'est-elle pas biaisée?

Laurent Gervereau: Le Baromètre européen des médias est né d'un programme européen. A partir des leçons tirées de notre panel, j'ai regardé les journaux télévisés du monde. J'ai constaté que l'influence occidentale est immense. Le modèle est parti des chaînes américaines des années 50. La structuration est la même presque partout: un bureau derrière lequel sont placées une ou deux personnes. En arrière-fond, un globe terrestre ou une carte. On prétend parler de façon professorale du monde, alors que l'on commente principalement du local, avec quelques images du monde souvent identiques. L'actualité, même internationale, est vue sous ce prisme régional.

– «La nouvelle formule du terrorisme est un média-terrorisme, construit, scénarisé pour les médias», écrivez-vous. Au point d'avoir causé le chaos actuel?

– Il existe une légitimation perverse du terrorisme qui dit: «Nous agissons pour défier l'ordre occidental.» En ce sens, des actes sont fabriqués pour prendre à la gorge les médias. Méfions-nous, la guerre de l'information est partout. Ce qui se fait dans le champ médiatique au travers du terrorisme islamiste se fait plus pernicieusement par des multinationales avec des informations scientifiques orientées ou d'autres lobbies. Les Etats-Unis ont mis sur pied une propagande basée sur un mensonge d'Etat pour partir en guerre en Irak.

– Vous soulignez que «la circulation mondiale des images est tenue essentiellement par quelques agences des Etats-Unis ou de l'Europe de l'Ouest». L'arrivée du satellite n'a-t-elle pas diversifié ces sources?

– Pour le zappeur, c'est une juxtaposition de regards nationaux, pas un pluralisme. «Le monde vu par l'info minoritaire» amène une crise de crédibilité. De plus en plus de pays et de personnes voudront donner leur version des choses. Les visions nationales vont devoir se transformer face à la concurrence de ce qui va être disponible sur le Net, qui permet de filmer et diffuser l'hyperproximité. En posant la question des sources.

– Le mensonge d'Etat et la propagande se pratiquent depuis toujours, non?

– Oui, mais les propagandes étaient davantage identifiées. Aujourd'hui, il n'existe plus de différence entre période de guerre ou de paix. Et les propagandes se dissimulent en information. Il existe ainsi une guerre perpétuelle de l'information, où science et culture, par exemple, sont instrumentalisées. Pour ceux qui reçoivent les informations, il s'agit de savoir d'où elles viennent, et pourquoi. Renforcer la culture historique des images devient essentiel. Cela devrait être enseigné, et à tous les âges.

– Pourtant, les efforts de décryptage des médias se multiplient.

– Heureusement, mais dans des perspectives soit militantes, soit d'autocritique. Il est temps que des travaux scientifiques y soient mêlés. David Haeberli

*«Inventer l'actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux», Ed. La Découverte.

Voir aussi http://www.imageduc.net et www.primages.net