Bien sûr, les réunions des Alcooliques anonymes (AA) ou Narcotiques anonymes (NA) font un peu sourire. Déjà, parce qu’on les voit régulièrement dans les séries américaines. Surtout, parce que ces réunions suivent un protocole très codé, basé sur l’humilité, la transparence et la force spirituelle, qui n’a pas changé depuis leur création, il y a près de cent ans.

N’empêche. Face aux addictions qui touchent 8 à 10% de la population – beaucoup plus si on compte le nombre de proches impactés –, la méthode en 12 étapes définie par Bill Wilson en 1935 a trois avantages notables, relève le psychologue et addictologue français Philippe Cavaroz dans Revivre, un ouvrage paru récemment aux Editions Actes Sud.

Trois avantages de taille

D’abord, elle vise l’abstinence totale quand les autres thérapies remplacent souvent les substances addictives par des médicaments (méthadone ou Subutex). Ensuite, elle repose entièrement sur la responsabilité de l’addict qui est acteur de son propre changement. Enfin, elle est gratuite, basée sur le bénévolat, sachant qu’aider les autres à travers les fonctions de parrain et marraine fait partie du processus de guérison.

Lire aussi: «Binge drinking», les raisons et les ravages

Qui dit mieux? demande l’auteur, regrettant qu’en France, cette méthode suscite tant de méfiance alors qu’«aux Etats-Unis, 23 millions d’habitants suivent à chaque instant l’un des nombreux programmes de rétablissement». Idem «en Iran, avec 100 000 inscrits aux Narcotiques anonymes et en Islande qui affiche l’une des prises en charge les plus réussies en matière d’addictologie en s’inspirant de ce modèle».

Lire également: La drogue, cette addiction qui se voit plus que les autres

Si ce protocole obtient de meilleurs résultats que d’autres démarches – ses taux d’abstinence oscillent entre 22 et 37% contre 15 à 25% –, c’est «parce qu’il privilégie la solution sur le problème», explique le psychologue qui s’est formé auprès de l’Anglais Robert Lefever, addictologue phare au Royaume-Uni.

Les parents, codépendants

La solution? L’abstinence totale. Avec le soutien quotidien du groupe au début, en tout cas pendant 90 jours, puis hebdomadaire au fil des années. Avant cela, l’addict doit évidemment prendre conscience de sa dépendance, en réalisant à quel point le produit régit sa vie, pourrit son quotidien. Philippe Cavaroz insiste: personne ne peut désirer le changement d’un dépendant à sa place. Les conjoints et parents qui se mobilisent à cette fin entrent en général dans un principe de codépendance.

Lire encore: Quand l’alcool fait sa loi, l’enfant n’est pas roi

«Le problème des addicts, c’est la substance; celui des proches, c’est l’addict. Traumatisée, la famille développe une propension obsessionnelle à vouloir contrôler et changer son addict.» La bonne attitude? «S’éloigner du dépendant avec amour et ne plus lui éviter les conséquences de son addiction. C’est dur, mais plus vite il touchera le fond, plus vite viendra l’envie de s’en sortir», conseille l’addictologue.

L’impuissance face au produit

Et ensuite? «La première étape pour le dépendant est d’accepter son impuissance face au produit, drogues ou alcool.» C’est injuste, mais nous ne sommes pas égaux en la matière. Quand la plupart des individus peuvent consommer un verre sans vider la bouteille, 8 à 10% de la population ne parvient pas à s’arrêter. Ni aujourd’hui, ni jamais. Ce qui signifie pour ces personnes une abstinence à vie difficile à accepter. «J’ai vu des patients sobres depuis dix ans reprendre un verre en pensant maîtriser leur consommation et se réveiller sur un banc le lendemain, incapables de dire ce qu’il s’était passé, témoigne le thérapeute. C’est pour cela que les dépendants continuent à s’appeler «dépendants» même après leur sevrage.»

Sur le rapport au produit: Pour le professeur Carl Hart, «se droguer fait partie de la nature humaine»

Ce premier pas, qui demande beaucoup d’humilité, peut être accompagné d’un substitut médicamenteux, le temps de décrocher. Mais c’est surtout la fréquentation quotidienne des groupes d’AA ou de NA qui soutient le mieux le concerné, assure l’auteur. Pour plusieurs raisons. Déjà, pour la première fois, l’addict rencontre en nombre des gens qui ont vécu la même chose que lui et parlent de leur addiction en toute décomplexion. C’est une libération. Ensuite, quand il est prêt, l’addict prend la parole à son tour et livre les exactions et humiliations qu’il a subies et fait subir pour consommer. C’est le moment de la catharsis qui «permet de faire le ménage» et de reprendre le contrôle de sa vie.

Enfin, seul avec son parrain, ou seule avec sa marraine – le sponsor est toujours du même genre que le dépendant – , l’addict remonte le fil de sa vie pour comprendre ce qui l’a amené à consommer. Plus tard, le protocole des 12 étapes enjoint encore au dépendant de considérer qui il a blessé et comment il peut présenter ses excuses. Puis d'approfondir sa spiritualité et, finalement, d'aider les autres à son tour.

La France, trop cartésienne

Si la France, descartienne et lacanienne, rejette ce protocole, c’est sans doute à cause de sa dimension spirituelle. La méthode des 12 étapes préconise en effet et très vite le recours à une puissance supérieure visant à remplacer le blast du produit et à soutenir l’addict dans les moments de manque les plus violents.

A ce sujet: Psychologie et spiritualité, l’une questionne, l’autre répond

«Au départ, dans l’Amérique des années 1930, il s’agissait de Dieu, d’où la prière de sérénité qui clôt toutes les séances. Mais, aujourd’hui, n’importe quelle entité hors de soi-même fait l’affaire, explique Philippe Cavaroz. Le principal, c’est que l’addict, qui est très égocentré et isolé, s’en remette à une présence qui le dépasse, le reconnecte aux autres et veille sur lui.»

Des progrès aussi cognitifs

D’ailleurs, les groupes AA ou NA ne sont pas que de gros cocons rassurants. Ils obligent aussi l’addict à travailler sa pensée et sa mémoire, fonctions cognitives en général inhibées par l’abus du produit, à travers les récits et les souvenirs qu’il doit livrer. «J’ai souvent été frappé par l’humour et l’autodérision de ces meetings, note l’auteur. Beaucoup de dépendants se qualifient de drama queen pour sourire de leur propre sensibilité!»

Certaines voix reprochent à ces réunions de devenir centrales dans la vie de l’addict. «Il n’y a pas de règle, conclut l’auteur. Chacun décide du nombre de réunions en fonction de ses besoins. De toute façon, je préfère voir les gens consommer des réunions plutôt que du rosé et du crack. Ce qui est sûr, c’est que, par son travail d’introspection, la force du groupe et l’esprit de connexion qu’engendre sa spiritualité laïque, cette méthode aide de nombreux addicts à se libérer du produit qui oppresse leur vie. Encore une fois, qui dit mieux?»