On les appelle désormais les «adolescents de l’illimité», car les termes psychotique, borderline ou schizophrène sont trop proches de la folie, trop catégoriques et mal connotés. Mais la situation, critique, reste identique. Souvent dévorés d’angoisses, ces jeunes partent à la dérive et se mettent en danger. Fugues, conduites à risque, violence, prostitution, automutilations et tentatives de suicide sont autant de témoignages de leur souffrance.

Ce samedi 17 juin, le laboratoire du Centre interdisciplinaire sur l’enfant de Fribourg leur consacre une journée ouverte au public. Avec ces constats, déjà posés, mais qui seront encore creusés: la nécessité de travailler en réseau pour les professionnels qui aident ces ados. Et l’importance de l’inconscient pour permettre de sortir de la confusion. Psychanalyste et enseignante au cycle d’orientation de Pérolles, Violaine Clément donne deux fois par semaine un atelier d’écriture qui permet aux élèves tourmentés de mettre leurs maux en mots. Ses exemples sont on ne peut plus parlants. 

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Le Temps: Violaine Clément, en quoi consiste le CIEN?

Violaine Clément: Le CIEN est une instance internationale qui aborde de manière interdisciplinaire les difficultés rencontrées par les enfants et les adolescents. Cette communauté de travail réunit des médecins, enseignants, éducateurs, sociologues, psychologues et orthophonistes, mais aussi des historiens, juristes, juges, artistes, économistes, architectes et même des écrivains. Elle se structure autour du laboratoire de recherche, c’est-à-dire un dispositif d’inspiration lacanienne qui place l’échange au centre de sa démarche. L’avantage? En confrontant nos pratiques et nos expériences, on est mille fois plus efficaces et mille fois moins jugeants pour l’adolescent.


- Vous-même, vous êtes une enseignante de latin devenue psychanalyste dans un second temps. Pourquoi cette nouvelle orientation?

- Parce que le langage est une mine d’or! En cela, les enfants sont mes enseignants. L’inconscient est si désireux de s’exprimer que dès qu’on lui ouvre une porte, il fait des merveilles d’intelligence sensible. Disons que si l’assistant social est là pour réparer, le psychanalyste est là pour mettre de l’ordre dans le symbolique.


- Depuis quatre ans, vous menez des ateliers d’écriture que vous préférez aux forums de parole. Pourquoi?

- Parce que dans les forums que j’ai animés pendant vingt ans, il y avait une jouissance du bla-bla, un goût pour la mise en scène qui diluaient un peu le propos. L’écriture est plus radicale, plus libératrice. Dans un des ateliers, un adolescent a écrit: «Je hais ce prof, c’est un connard.» Je ne l’ai pas sermonné. Selon le postulat lacanien, tout ce qui est déclaré par le patient est considéré comme vrai. Mais j’ai repris avec le jeune le fond de sa pensée et à la fin, il a réussi à écrire: «Je n’aime pas ce professeur, mais je lui dois le respect.» Parfois, on arrive même au stade où l’ado et le professeur se rencontrent.


- Mais ces textes sont confidentiels, vous ne les communiquez ni aux collègues, ni aux parents. Ou bien y a-t-il des exceptions?

- En principe, tout ce qui est écrit reste entre l’élève et moi. Mais si un texte évoque une situation de crise aiguë, comme une envie suicidaire ou une envie d’agression, j’entame avec le ou la jeune un travail d’accompagnement plus serré. Et si la situation reste préoccupante, je suis tenue de la partager avec la direction et/ou un service médico-social.

- Combien d’élèves suivent-ils cet atelier? Et le font-ils par choix, ou par obligation?

- Ces ateliers ont lieu à la sortie des cours, à 15h30, deux fois par semaine, et sont suivis par une moyenne de cinq à dix élèves, qui se renouvellent. Certains viennent spontanément, d’autres sont envoyés en guise de mesure disciplinaire. Comme ces trois garçons qui avaient tapé sur la tête d’un camarade. A priori, ces «agresseurs» sont censés écrire sur cet épisode; mais parfois, ils écrivent sur tout autre chose, et c’est là que ça devient intéressant!

- Des cas d’école?

- Il y en a beaucoup. Je me souviens de ce jeune élève, brillant, qui réussissait en classe, mais ratait tous ses contrôles. On lui a donné un répétiteur, mais celui-ci s’est plaint, car le gamin maîtrisait les matières et le soutien n’avait pas lieu d’être. Cet ado est venu à l’atelier d’écriture, et il a fini par me dire que s’il se mettait en échec, c’était parce qu’il était convaincu que tant qu’il échouait, ses parents, qui se disputaient beaucoup, ne divorceraient pas. Je lui ai dit: «OK, mais tu paies cher pour un truc dont tu n’es même pas sûr qu’il marchera…» Il a réfléchi et a finalement accepté de réussir.

- Un autre exemple, plus critique?

- Certains de mes élèves entendent des voix. C’est un vrai capharnaüm dans leur tête. Du coup, ils mettent ces voix sur le papier et ça les soulage. Parfois, la voix d’un enseignant les irrite ou les terrorise particulièrement. On travaille dessus, mais, en parallèle, il m’arrive de parler à l’enseignant, qui essaie alors de se montrer un peu plus rassurant avec ces élèves fragiles. Au-delà de l’étanchéité des textes, c’est le confort de l’élève qui prime.

- Et il y a aussi ces étranges cas de viol…

- Oui, c’est très touchant. Des jeunes filles écrivent qu’elles ont été violées. Je prends évidemment cette déclaration au sérieux et quand on débriefe, je réalise qu’elles ont consenti à cette relation physique, mais elles se sentent violées, parce que le garçon les a quittées juste après. Ecrire leur permet de remettre de l’ordre dans leurs idées.

- Il y a encore cette lettre, sacrée, d’une enseignante…

- Cette anecdote montre bien l’importance de l’écrit. Une jeune fille, dont la mère divorce pour la seconde fois et qui ne va pas très bien, a toujours sur elle un morceau de papier tellement froissé qu’il part en capilotade. Curieuse, je lui demande ce que c’est, et je découvre que ce document est une lettre qu’une enseignante du primaire lui avait adressée et dans laquelle elle écrivait: «Tu verras, ça ira mieux plus tard!» Pour le moment, ce n’était pas tout à fait vrai, mais la jeune fille gardait cette lettre comme un talisman.

- Est-ce que certains élèves envoyés par leur professeur refusent d’écrire?

- Oui, certains arrivent sans crayon, ils font de l’antijeu. Je suis très forte sur ce terrain. Je leur dis: «Je ne sais pas comment faire, je m’en vais!» Très vite, ils trouvent une solution. Ecrire, parler de soi, parler avec soi, est une tentation à laquelle peu résistent!

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Ados en crise? Une journée pour en parler

De nombreux spécialistes figurent au programme de cette journée fribourgeoise autour des jeunes en rupture. Quelques rendez-vous.

9h: Jean Zermatten, ancien juge pour mineurs, s’exprimera sur «L’intervention judiciaire juvénile entre intérêt sécuritaire et intérêt de l’enfant. Les inclassables sont aussi souvent des incasables.»

14h: Anne Bernoulli, psychomotricienne, évoquera le «Corps encombré, corps encombrant».

15h45: Marie-Cécile Marty, psychologue et Anaïs Pourtau, éducatrice, s’exprimeront sur les «Réponses des adultes face aux adolescents illimités».


Adolescents de l’illimité, quels adultes pour accompagner la plus délicate des transitions? 17 juin, de 9h à 17h, salle du Réseau fribourgeois de santé mentale, couvent des Cordeliers, Fribourg. Infos et inscriptions: violaine.clement@co-perolles.ch, www.asreep-nls.ch