Place de Chateaubriand, à Genève. Une dizaine de jeunes sont réunis: musique, bouteilles d’alcool et cannabis. Une soirée en apparence normale pour cette bande de potes, à un détail près: toutes les discussions tournent autour du virus. «L’ambiance était glauque, honnêtement», explique Victoria, 21 ans, organisatrice de cette soirée.

Malgré les restrictions nationales pour éviter la propagation du virus, les rassemblements dans la sphère publique existent encore, notamment chez les jeunes. Pour Olivier Desrichard, professeur en psychologie de la santé à l’Université de Genève, il est normal que cette population ne se sente pas concernée. «Etant donné le message envoyé tant par les médias que par les politiques, je comprends leur désintérêt. On ne cesse d’entendre qu’ils ne risquent rien, que c’est une épidémie qui touche uniquement les personnes fragiles ou âgées. Les messages envoyés excluent totalement la jeunesse.»

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Un manque de conscientisation généralisé

Si les 14-18 ans semblent désinvestis dans cette lutte contre le Covid-19, en continuant à se rassembler à plus de cinq, c’est parce que la thématique de la santé n’est pas suffisamment concernante pour eux. «Ils se disent qu’ils sont en forme et qu’ils sont donc assez forts face à des virus ou des épidémies, explique Pascale Roux, psychologue FSP spécialisée pour les adolescents et les jeunes adultes. Ils sont aussi beaucoup moins conscients des risques et des répercussions de leurs actes.» Ce manque d’intérêt est en plus accentué par cet air de vacances, souligne la psychologue, lorsque la météo est ensoleillée et les cours suspendus, difficile pour eux de réaliser la situation actuelle.

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Pour les jeunes adultes, le problème est plutôt lié à une incompréhension générale de leur impact potentiel en cette période de maladie. «C’est compliqué de se dire qu’on peut être vecteur sans être malade. C’est assez frappant chez eux, comme ils sont peu à risque, mais cette non-conscientisation touche en vérité toute la population.» Même son de cloche pour Juan Falomir-Pichastor, professeur ordinaire en psychologie à l’Unige, pour qui leurs comportements sont généralisables: «L’incertitude crée des comportements irrationnels et parfois égoïstes, tant chez les jeunes que chez les plus âgés.»

Quelques clés pour les toucher

Depuis le début de l’épidémie, les vidéos, schémas et initiatives sur les réseaux sociaux ne cessent de se multiplier. Les prises de parole des influenceurs, personnalités publiques ou youtubeurs sont l’outil le plus efficace pour atteindre cette population selon Pascale Roux, parce qu’ils utilisent les mêmes codes et le même langage.

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Olivier Desrichard insiste sur l’importance de la responsabilisation de la population. Pour que tout un chacun se sente impliqué, le psychologue souligne quatre points: créer une pression sociale (en se désinfectant les mains en public par exemple), expliquer l’utilité de chaque comportement, donner des consignes claires et réalisables à l’ensemble de la population. «Si on explique aux jeunes pourquoi ils doivent se protéger et quel est leur impact sur le reste de la collectivité, alors leur rôle leur paraîtra plus clair et leur responsabilité individuelle aussi.»

S’inspirer de la prévention routière

Les spécialistes sont unanimes: il faut axer la communication vers les autres, comme le font les publicités pour la prévention routière. «On dit aux conducteurs d’arrêter de boire au volant parce qu’ils sont dangereux pour les autres usagers de la route. C’est la même chose pour le coronavirus», explique Olivier Desrichard. Juan Falomir-Pichastor abonde en ce sens. «C’est la même stratégie de communication qu’avec les fumeurs. Dire d’arrêter la cigarette parce que c’est nocif est moins efficace que l’argument de la fumée passive.»

Faire société au temps du Covid-19

Réapprendre le vivre-ensemble

Les adolescents et les jeunes adultes sont fragiles face au confinement. «C’est une catégorie de la population qui vit très mal d’être enfermée en famille. Avec l’année scolaire qui est entre parenthèses, les parents ont tendance à espionner leurs enfants et à leur mettre la pression. En plus, le tissu social a une importance particulière à cet âge-là. Les réseaux sociaux vont pouvoir pallier sur le court terme mais sur le long terme, je crains pour les familles qui ne sont plus habituées à vivre en communauté», explique Pascale Roux.

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Quid des sanctions mises en place par certains cantons? Les réseaux sociaux, mais aussi les sanctions, sont importants. «Pour toute la population, et en particulier celle-ci, ajoute Pascale Roux, il faut mélanger l’éducatif et le punitif. Expliquer en quoi le geste individuel aide la collectivité, et sévir en cas de non-respect des règles.»

Pour Victoria, son rapport à la fête a changé en côtoyant au quotidien sa grand-mère de 90 ans et en apprenant les nouvelles mesures du Conseil fédéral. «Personnellement, je suis choquée que des personnes soient encore dehors aujourd’hui, confie-t-elle. Le principal, maintenant, c’est d’être solidaire. Tant pis si ça a un impact sur mes soirées!» La jeune femme a tout de même prévu une alternative, en vidéo. «Il faut savoir relativiser. On va continuer à se retrouver et à faire la fête, mais chacun chez soi.»