Qu’est-il arrivé aux adolescents? On les avait laissés grimaçant des selfies en rafale sur Snapchat et déifiant la dernière youtubeuse beauté, on les retrouve en train de chercher des remèdes aux maux contemporains, et même recevoir les plus vénérables honneurs, telle la Pakistanaise Malala Yousafzai, Prix Nobel de la Paix 2014, à 17 ans, pour son combat pour l’éducation des filles. Ou tel le Néerlandais Boyan Slat, lauréat du Prix Champion de la terre, «la plus haute distinction environnementale discernée par les Nations unies qui récompense les visionnaires». Ce garçon peaufine depuis ses 16 ans un système pour débarrasser les océans de leurs déchets plastiques et a déjà reçu 2 millions de dollars de financement.

Il y a un mois, c’est Rowan Blanchard, 15 ans, qui électrisait 750 000 personnes à Los Angeles, durant la Marche des Femmes contre Donald Trump, par un discours empreint de maturité. La jeune actrice de l’écurie Disney, qui se définit elle-même comme «queer» (sans genre sexuel établi), milite depuis son premier bouton d’acné pour les droits des minorités, et profite de ses 4,9 millions d’abonnés sur Instagram pour ouvrir les consciences. Encore plus précoce, Zuriel Oduwole, 14 ans, est déjà considérée comme la future Larry King, l’ex-journaliste vedette de la chaîne CNN. Elle réalise des films depuis ses 10 ans et a déjà interviewé pléthore de chefs d’Etat et grands patrons. A croire que les ados ont décidé de zapper l’âge ingrat pour donner une leçon de conscience morale aux adultes, ceux-là même qui s’apprêtent à leur léguer un monde pourri…

Génération ambition

Chaque année, le magazine «Times» établit d’ailleurs sa liste des 30 jeunes pousses les plus influentes. Au hasard du cru 2016: un PDG d’une entreprise de drone de 19 ans, une icône transgenre de 17 ans, une autre demoiselle de 17 ans en passe d’avoir trouvé un moyen d’endiguer la sécheresse au Sahara, et quelques médaillées d’or sous Clérasil, Gaten Matarazzo, 14 ans, acteur de la série «Stranger Things» (avec des héros ados très mûrs, bien sûr). Mais aussi atteint d’une maladie génétique rare qu’il médiatise pour faire avancer la cause, ou encore Maddie Ziegler, ballerine prodige de 14 ans qui électrise Hollywood après avoir virevolté dans les clips de la chanteuse quadragénaire Sia.

Ne vous apitoyez pas sur les ados manipulés par les marques. Ceux que je connais sont durs en affaires

John Gapper, journaliste financier

«Désormais, des filles de 14 ans inspirent des chanteuses de 40 ans, constate Romano Marcello, chargé d’enseignement en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Neuchâtel. Les adolescents ont toujours eu besoin de s’exprimer, être autonomes et respectés. Mais dans une société du faire savoir, où chacun est devenu média, les plus audacieux savent se faire vite remarquer. Le culte du jeunisme offre également un nouveau regard valorisant sur l’ado: l’adulte a tout intérêt à le trouver cool… sous peine de passer pour un réac.»

Plus question, donc, de surnommer ironiquement les individus de cette génération les «têtes baissées» (rapport à leur nez plongé en continu dans leur smartphone), tant leur maîtrise du high-tech fait des étincelles. Il faut dire qu’ils sont nés avec un écran tactile en guise de hochet, et le déjà croulant Mark Zuckerberg (32 ans) n’a qu’à bien se tenir. Dans sa liste des ados influents, le «Times» n’oublie d’ailleurs pas Ben Pasternak, un Australien de 17 ans qui emploie 20 personnes, et que la presse du tech surnomme évidemment «le prochain Steve Jobs». Ses inventions? Des jeux tous numéro un sur l’Apple Store, et surtout «Flogg», une appli de revente de fringues entre jeunes.

Séduit par les marques

Selon le «Financial Times» les néopubères sont d’ailleurs des traders nés, grâce à leurs ruses vestimentaires sur le 2.0: «La mode pour ados est à la pointe des pratiques des salles de marchés, il s’agit d’une sous-culture dans laquelle des piles de vêtements et chaussures sont achetées principalement pour en tirer un bénéfice à la revente, s’extasie le journaliste financier John Gapper. Ne vous apitoyez pas sur les ados manipulés par les marques. Ceux que je connais sont durs en affaires. Contrairement à leurs parents, ils sont nés dans un monde de marchés «liquides» et de transparence des prix.» Romano Marcello abonde. «Les adolescents sont des clients porteurs d’économie et ont un pouvoir d’achat décuplé par rapport aux générations précédentes. Ils savent obtenir tout ce qu’ils désirent en passant des heures à échanger des combines sur les réseaux sociaux, ou en faisant du crowdfunding auprès de la famille, voire en complétant la somme en travaillant. Les marques cherchent donc à la séduire en priorité, et en désignent certains comme ambassadeurs. Ce qui les valorise encore plus, mais les piège aussi.»

En 2016, Burberry choisissait donc Brooklyn Beckham, 17 ans et «fils de» (Victoria et David) pour shooter sa campagne de mode. Une inexpérience professionnelle totale, mais 9,2 millions d’abonnés Instagram. Les vieux photographes patentés publiaient une tribune courroucée dans le quotidien anglais «The Guardian», les jeunes consommateurs compulsifs s’extasiaient sur ce beau gosse exhibant nonchalamment son nouveau Leica… Après tout, même Corneille savait que la valeur n’attend pas le nombre des années.

Le stress du succès

Certains prétendent que c’est leur naissance dans un monde en déconfiture – 11 septembre 2001, crash de 2008, nature déclarée foutue – qui leur a solidement vissé la tête sur les épaules, et rendus plus responsables que leurs désolants parents quinquados. Oui mais pas tous. «Cette fascination pour les adolescents ne se focalise que sur des jeunes qui correspondent le mieux à nos idéaux de performance et de réussite, prévient Jocelyn Lachance, chercheur en socio-anthropologie de l’adolescence. Car en réalité, les jeunes subissent une véritable «adophobie»: les adultes n’ont jamais éprouvé autant de crainte à l’égard des jeunes, et projettent sur eux tout ce qu’ils n’aiment pas chez eux-mêmes. On dit les ados fainéants, harceleurs, champions des conduites à risques… Ce qui n’est pas plus vrai qu’hier, et pas pire que chez les adultes. La véritable adolescence contemporaine, ce sont des jeunes de plus en plus stressés, qui se sentent responsables de leur parcours de plus en plus tôt, et sont maintenant écrasés par ces petits génies qu’on leur agite sous le nez comme modèles d’exemplarité.»