Cette bibliothèque est l'une des rares en Suisse romande où l’on peut dénicher des ouvrages écrits en ouïgour, pachtou, bakamarathi, inuit et autres raretés. Au total, 282 langues y sont répertoriées. Il y en a quatre autres équivalentes à Fribourg, Neuchâtel, dans le Valais et à Renens.

On retrouve Adriana Mumenthaler dans ce sous-sol de la rue de Carouge à Genève. Un escalier en colimaçon qui débouche sur une fourmilière. Ça bouge, ça s’affaire, ça s’interpelle, et tout cela dans le respect des gestes barrières. «Les gestes du garde-barrière», corrige en riant une jeune bénévole qui gère la circulation. Le lieu qui porte le nom de Centre d’intégration culturelle (CIC) de la Croix-Rouge revendique 1900 adhérents.

«Le cœur gros»

Pour la plupart, des étrangers fraîchement arrivés en Suisse, des requérants d’asile, des sans domicile fixe et beaucoup de ces femmes de ménage sud-américaines ou asiatiques que l’on a vues durant le premier confinement faire la queue devant la piscine des Vernets pour saisir un colis alimentaire. «La population qui vient ici est le plus souvent précarisée», confirme Adriana Mumenthaler. Vingt-deux années qu’elle dirige le «sous-sol». A la fin du mois de mars, elle prend sa retraite et quittera donc ses fonctions «le cœur gros comme ça». Trois mille livres à son arrivée en 1998, 50 000 désormais, une poignée de bénévoles hier, 180 aujourd’hui.

Mais les chiffres lui importent peu. Prévalent les prestations offertes aux bénéficiaires, qui doivent s’acquitter d’une cotisation annuelle de 20 francs: cours de français, aide à la rédaction de lettres et CV, aide aux devoirs pour les enfants, contes du mercredi, ateliers de pré-intégration, orientation vers les services sociaux, etc. «Nous visitons aussi les foyers de requérants d’asile, les abris PC et les maisons d’arrêt pour apporter des livres en différentes langues, offrir du réconfort et sortir un peu ces gens de leur isolement», indique Adriana Mumenthaler. Petite femme qui dégage autant d’énergie que d’empathie.

L’œil brille et le phrasé rapide est ponctué d’un accent dont on ne sait où il a été attrapé. On pense à l’Italie, sans conviction. «L’Argentine», nous éclaire-t-elle. Bien sûr, puisque, selon un adage, les Argentins sont des Italiens qui parlent l’espagnol! Elle fut architecte là-bas, son mari aussi. Elle est native de Buenos Aires, il est Bernois. L’expatriation a provoqué la rencontre, l’effusion, le mariage. Deux enfants ont vu le jour. La crise au pays et une inflation au taux record de 96% poussent la famille à boucler les valises et à migrer en Suisse.

Il faut que les parents continuent à parler leur langue, lisent des livres dans leur langue, transmettent à leurs enfants la langue d’origine qui est celle du cœur, de l’émotion et du repère

Des amis leur prêtent un appartement à Plainpalais, puis ils louent aux Pâquis – l’idéal pour s’intégrer, selon Adriana – et emménagent enfin à Carouge. Tous deux exercent dans un bureau d’architectes. Un jour, elle longe le 50, rue de Carouge, observe la magnifique façade du bâtiment, voit ce soupirail éclairé. Elle descend et découvre ce qu’elle nomme l’interculturalité. Elle devient bénévole, prend en charge la bibliothèque, commence à compléter la collection d’ouvrages en langues latines puis garnit les rayonnages en autres langues.

En 1998, elle est nommée responsable du centre d’intégration, est salariée. Son dévouement, sa compétence et sa philosophie ont conquis les gens de la Croix-Rouge. Elle explique: «Apprendre le français, c’est bien, mais il faut que les parents continuent à parler leur langue, lisent des livres dans leur langue, transmettent à leurs enfants la langue d’origine qui est celle du cœur, de l’émotion et du repère.» Poursuit joliment: «Un livre est une arme qui force le respect, rend digne et apporte de la fantaisie.»

Au rythme des guerres

Où les trouve-t-elle, tous ces trésors? «Des gens en voyage nous en rapportent, des diplomates aussi mais notre réservoir reste le Salon du livre de Genève, on fait le tour des stands comme si on faisait nos commissions. Exemple: à celui du Canada une année, on a trouvé un livre en inuit.» Il est présent dans le rayonnage. N’est jamais sorti. «Mais il est là», sourit Adriana.

Romans, essais, poèmes et BD sont ici les baromètres des secousses du monde. Ils arrivent et sortent au rythme des crises et des guerres. Les Balkans dans les années 1990 et son flot de réfugiés, puis l’Irak, l’Afghanistan, l’Iran, la Syrie, l’Erythrée, la Somalie, l’Afrique sud saharienne, etc. On est ici à la Croix-Rouge, donc neutres. Les arrivages sont épluchés. «Les livres de propagande politique ou religieuse n’y ont pas leur place», prévient Adriana Mumenthaler.

Sa dernière année à la tête du CIC ne fut pas la plus aisée, à cause de la pandémie. Deux bénévoles sont décédés du covid. «Et les inégalités sont devenues encore plus évidentes», indique-t-elle. Les portes sont restées ouvertes, sauf de la mi-mars à la fin du mois d’avril. «Il le fallait pour aider ces personnes à rédiger des lettres de motivation, car beaucoup avaient perdu leur emploi. Pour qu’elles puissent aussi rompre l’isolement en partageant un livre et trouver un soutien pour leurs enfants», rappelle-t-elle. Adriana Mumenthaler ne quitte pas tout à fait la rue de Carouge: elle fut à ses débuts une simple bénévole, elle le redeviendra.


Profil

1956 Naissance à Buenos Aires.

1991 Arrivée en Suisse.

1998 Recrutée par la Croix-Rouge de Genève.

2021 Quitte le Centre d’intégration culturelle.


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