Psychologie

Ces adultes qui ont été traumatisés par l’école

Ils ont encore la boule au ventre en pensant à leur scolarité «traumatisante», «stressante», «angoissante». Quelques personnalités romandes se souviennent de leur calvaire, et un psychothérapeute analyse le problème

Tous les lundis depuis bientôt deux ans, dans l’interview «Comme un lundi», Le Temps (dans sa version imprimée) demande à une personnalité suisse d’évoquer un souvenir d’enfance lié au début de la semaine. A priori rien de négatif dans l’intention. Et pourtant, dans la majeure partie des cas, la réponse est tout sauf joyeuse. La faute à l’école. «C’était l’horreur! C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’aime pas le dimanche soir», nous confiait le chanteur Gaëtan.

On pousse les enfants à entrer dans un moule, qui ne correspond évidemment pas à chacun

Nicolas Belleux, psychiatre et psychothérapeute

Une «corvée» pour la vert’libérale Isabelle Chevalley, un «calvaire» pour le chef Guillaume Trouillot, une «angoisse» pour le dessinateur Tom Tirabosco, et carrément une «torture psychologique et physique intense» pour le jeune photographe Mehdi Benkler. «L’école, c’est une usine à briseurs de rêves», ajoutait-il. Sans oublier le plus glaçant des témoignages, livré par le chanteur romand François Vé: «J’étais le garçon qui partait à l’école la tête basse, j’allais au goulag! A 5 ans, ma maîtresse m’a savonné la langue. Un traumatisme qui m’a valu une bonne thérapie.»

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«C’est quand qu’on va où?»

Les raisons de ces ancrages négatifs? Stress lié aux notes, mauvais rapport avec un professeur, harcèlement de la part des autres élèves, inattention, etc. «Il y a toujours un événement, en lien avec l’école, qui sera déterminant dans la vie d’adulte. Qu’il soit positif ou négatif», commente le psychiatre et psychothérapeute Nicolas Belleux.

Et de manière globale, le malaise, très bien décrit par certains de nos interviewés, naît de cette cassure entre l’insouciance de l’enfance et le fait d’être brutalement projeté dans un modèle adulte où l’on nous donne un cadre strict, des horaires à tenir, un travail à faire et des évaluations. Dans sa chanson «C’est quand qu’on va où?», Renaud décrivait parfaitement les désillusions de sa fille et son sentiment d’injustice face aux contraintes scolaires:

«Cela me faisait quitter mes rêves, ma liberté, raconte Philippe Duvanel, directeur du festival Delémont’BD. A l’école, tu rentres dans le rang, dans le groupe. Pour moi, c’était une contrainte, cela me bloquait.» Même type de témoignage du côté de Christoph Müller, directeur du Gstaad Menuhin Festival. Pour ce dernier, la reprise de l’école signifiait que «la liberté était finie et [que] la vie était déterminée par les horaires scolaires. Cela m’a permis de réaliser que j’avais besoin de liberté pour être créatif.»

Brillants mais dévalorisés

Rendre des comptes, apprendre de manière carrée, surtout ne pas dépasser de la marge. «On pousse les enfants à entrer dans un moule, qui ne correspond évidemment pas à chacun, poursuit Nicolas Belleux. Une personne très créative, par exemple, supportera difficilement ce cadre. Certains élèves sont traumatisés par des professeurs qui les obligent à apprendre d’une façon précise, et qui vont jusqu’à les ridiculiser devant la classe. Alors qu’ils sont brillants, mais en décalage avec le système scolaire qu’on leur impose! La maltraitance physique n’existe plus chez nous, mais la maltraitance psychologique reste courante, malheureusement. La confiance en soi de ces enfants est alors explosée et ils doivent souvent passer par une thérapie pour la récupérer. En consultation, je reçois de nombreux patients adultes qui font encore des cauchemars liés à l’école.»

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Le salut dans le changement

Parmi les adultes ayant mal vécu une partie de leur scolarité, certains ont trouvé leur salut en changeant d’école (une option trop onéreuse pour beaucoup de parents). Les autres ont respiré dès le moment où ils ont pu choisir leur voie.

Nicolas Belleux observe enfin que, dans le monde professionnel, on fait passer des tests qui aident à comprendre le profil des employés, afin d’utiliser au mieux leurs compétences. «C’est logique pour un adulte, et c’est tout aussi valable pour un enfant. Idéalement, il faudrait faire des évaluations préliminaires pour déterminer les atouts, et voir quel système scolaire est le mieux adapté.»

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